Accéder au contenu principal
Reportage

Les allocations familiales, la recette du populisme à la polonaise

iStock

Le gouvernement polonais, souvent critiqué par l'UE pour son autoritarisme, a mis en place depuis 2015 un programme d'aides sociales directes. Des mesures payantes d'un point de vue électoral, qui structurent désormais le débat public. Reportage.

Publicité

Marta a 36 ans et vit dans un logement social refait à neuf dans le quartier de Praga, à Varsovie où le parti Droit et Justice (PiS) a obtenu des scores importants lors du scrutin qui l'a porté au pouvoir en 2015. Comme ailleurs en Pologne, les électeurs les plus défavorisés ont fait de ce parti nationaliste et eurosceptique leur champion.

"Tous les gouvernements volent, non ? Mais pour la première fois, celui-ci nous donne quelque chose en retour de nos voix, c'est génial." Marta n'y va pas par quatre chemins : pour elle, le PiS fondé par les frères Kaczyński en 2001, a "sauvé [sa] vie" en instaurant, il y a trois ans, un programme d'allocation appelé "500+".

Pour chaque enfant, les familles polonaises reçoivent 500 zlotys (l'équivalent de 115 euros) par mois à partir du deuxième enfant. Les familles les plus pauvres touchent cette somme dès le premier enfant. Avec ses deux enfants, Marta reçoit 1 000 zlotys par mois, ce qui représente un tiers de ses revenus, explique-t-elle.

"Sans le dispositif 500+, je ne sais pas ce que je serais devenue, ni ce qui serait arrivé à mes enfants. Peut-être que ma vie aurait fini tragiquement, peut-être que j'aurais fini par me jeter du haut d'un pont…" Après sa séparation d'un compagnon violent et un licenciement, Marta était à la rue et cet argent lui a permis de remettre de l'ordre dans sa vie.

Facebook

Auparavant, Marta avait été prise en charge par les services sociaux (qui lui avaient fourni un hébergement d'urgence) et avait bénéficié du système de santé publique pour ses problèmes de dos. Mais, avec l'arrivée du PiS au pouvoir et ce chèque qui tombe chaque mois, elle a désormais le sentiment que le gouvernement s'occupe vraiment d'elle.

Un populisme conservateur généreux en matière d'allocations familiales

Un besoin de protection que Jarosław Kaczyński a bien compris. Alors que plusieurs échéances électorales se profilent, à commencer par les élections européennes à la fin du mois, le leader et stratège du PiS veut aller encore plus loin en promettant un 13e mois pour les retraités, une exemption fiscale pour les moins de 26 ans et bien sûr l'extension du programme "500+" à toutes les familles, dès le premier enfant.

Le PiS et son leader affirment que la Pologne a les moyens de financer ce programme d'aides sociales directes, chiffré à 9 milliards d'euros. Et ce ne sont pas les indicateurs macro-économiques qui vont le démentir. Avec un taux de croissance de 5 % en 2018, un chômage quasi inexistant (il est passé de 7 % en 2015 à 3,7 % aujourd'hui) et des hausses de salaire de 7 % par an dans le secteur privé, l'économie polonaise se porte très bien et fait figure d'exemple à l'échelle du continent européen.

En Pologne, certains critiquent l'usage que fait le gouvernement de ces bons résultats économiques. Sur Facebook, on raille la politique nataliste du gouvernement qui favoriserait l'alcoolisme et la paresse. Sur la Toile, des sites recensent des histoires de salons de beauté qui se remplissent le jour où les familles touchent le fameux chèque… De son côté, Marta trouve les blagues amusantes, mais aimerait que l'on reconnaisse que la majorité des parents bénéficiaires font bon usage de cet argent.

Redistribuer les fruits de la croissance polonaise

Critiquée par l'Union européenne sur le terrain du respect de l'État de droit, la Pologne est aussi le premier pays de l'ex-bloc soviétique à avoir atteint le statut de "pays développé" selon les critères de l'indice FTSE, émanation de la City de Londres. Selon Tomasz Kasprowicz, un économiste du think tank polonais Res Publica, le PiS a eu la chance de surfer sur une vague de croissance "qui n'a rien à voir avec sa gestion de l'économie" mais qui repose sur des bases solides posées par le précédent gouvernement libéral.

Les critiques du parti Droit et Justice soulignent que le gouvernement dépense sans compter à la faveur de ces bons résultats, plutôt que d'investir dans les services publics. Pour Jan Grabiec, un porte-parole de Plateforme civique, le parti d'opposition libéral pro-européen, les files d'attente pour consulter un médecin spécialiste se sont allongées pendant ces dernières années de boom économique "alors que ce devrait être tout le contraire".

Sur le sujet des retraites, l'ancien Premier ministre Marek Belka critique lui aussi "un festival d'irresponsabilité" du gouvernement populiste, qui a abaissé l'âge de départ à la retraite en dépit du vieillissement de la population et des incertitudes sur le financement à long terme d'une telle mesure.

Pour l'économiste Tomasz Kasprowicz, ce que promet le PiS aux électeurs polonais tourne le dos au projet d'un État fort capable d'améliorer les infrastructures, la santé publique et l'éducation. "Comme le gouvernement ne sait pas comment faire cela, il préfère donner directement de l'argent au peuple."

Des aides directes et des services publics délaissés

De plus, avec cette politique de redistribution, il ne reste plus d'argent dans les caisses de l'État pour augmenter les salaires de la fonction publique, ce qui a déclenché en avril une grève des enseignants, une première depuis 25 ans.

Jerzy, professeur de mathématiques gréviste à l'école primaire 258 du quartier Praga, à Varsovie, explique que "l'âge moyen d'un instituteur en Pologne est de 50 ans, car les salaires sont si faibles que les jeunes fuient la carrière d'enseignant".

Les enseignants polonais réclament une hausse de salaire de 30 % que le gouvernement a rejeté en bloc. Une position difficilement tenable après avoir promis 9 milliards d'euros d'aides sociales. Anna, autre institutrice en grève, critique ces promesses électoralistes. "Il vaut mieux apprendre à pêcher que de donner un poisson. Il vaut mieux que les gens apprennent à gagner de l'argent plutôt de leur en donner directement."

Gulliver Cragg / FMM

Jerzy estime lui aussi que c'est une mauvaise stratégie. Les jeunes mères qui bénéficient du programme 500+ risquent de se retrouver à 40 ans sans aucune qualification, raconte-t-il. Dans leur grande majorité, les parents d'élèves soutiennent la grève des enseignants, comme par exemple Ela, qui pense que la grève est tout à fait justifiée et renforce son opposition au gouvernement. Autre parent d'élève de l'école 258, Mariusz, est lui plus critique. " J'ai dû prendre des congés [pendant la grève, NDLR] et donc j'en aurai moins cet été", dit-il avant d'ajouter que les enseignants devraient revoir leurs prétentions à la baisse. Pour ce supporter du PiS, comme pour de très nombreux Polonais, "c'est le premier gouvernement qui prend vraiment soin de nos enfants", ajoutant que le programme 500+ lui a permis de financer des cours particulier d'anglais pour sa fille.

À la veille des élections européennes de mai et des élections parlementaires polonaises qui auront lieu en novembre, c'est bien autour des promesses du gouvernement populiste du PiS d'accorder de nouvelles allocations familiales et un 13e mois de retraite que se joue la campagne électorale.

Adapté de l'anglais par David Gormezano

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.