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Le sort de centaines d’universitaires poursuivis en Turquie mobilise en France

Des manifestants brandissent des portraits du Tuna Altinel, un mathématicien turc en poste à Lyon-I.
Des manifestants brandissent des portraits du Tuna Altinel, un mathématicien turc en poste à Lyon-I. Facebook - Amitiés Kurdes Lyon et Rhône-Alpes

La mobilisation s'amplifie en France contre la politique répressive de la Turquie à l’encontre d’universitaires signataires d'une pétition pour la paix, en 2016, dont un professeur de Lyon-I, et une ex-enseignante de l’université de Galatasaray.

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De plus en plus de voix s’élèvent en France, y compris au sein du gouvernement, pour dénoncer la répression subie par des universitaires turcs, accusés par Ankara de "propagande terroriste" après avoir signé, en 2016, une "pétition pour la paix".

C’est notamment le cas de Füsun Üstel, une enseignante à la retraite de l'université publique francophone de Galatasaray, créée en 1992 dans le cadre d’un accord franco-turc. Elle a été incarcérée dans la prison pour femmes d’Eskisehir(à l’ouest d’Ankara) le 8 mai, après avoir été condamnée à 15 mois de prison. Son crime : avoir signé, comme des milliers de collègues, la pétition lancée par "Academics for peace", un collectif d’universitaires turcs, intitulée "Nous, enseignants-chercheurs de Turquie, nous ne serons pas complices de ce crime !"

Dans le texte, les universitaires dénonçaient alors le sort réservé aux civils dans le sud-est à majorité kurde, face aux opérations des forces de sécurité turques contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ils accusaient notamment l’État turc de "violer les droits fondamentaux", en imposant, à l’époque, un couvre-feu dans de nombreuses villes des provinces kurdes avec pour conséquence "de condamner leurs habitants à la famine", et de faire usage "d’armes lourdes utilisées en temps de guerre".

Plusieurs centaines d’universitaires rattachés à différents établissements du pays sont aujourd’hui poursuivis par la justice turque à cause de cette pétition. Cent quatre-vingt-onze d’entre eux ont déjà été condamnés à des peines de prison lors de grands procès. Certains ont écopé de la prison avec sursis, après avoir fait une déclaration de repentance. Füsun Üstel a pour sa part refusé de se plier à cet exercice afin de ne pas légitimer le verdict de culpabilité. Un appel international a été lancé pour demander sa libération par l’association Solidarité avec les universitaires pour la paix et défense des droits humains en Turquie (SUP-DDHT), relayé dans l'Hexagone par l'Association Française de Sociologie.

Dans un communiqué publié le 13 mai, la diplomatie française a "regretté" l’incarcération de Füsun Üstel, et a appelé la Turquie "à respecter pleinement ses engagements en matière de droits de l’Homme et de libertés fondamentales". La France, ajoute le texte, "continue de suivre avec attention les procédures engagées en Turquie à l’encontre d’universitaires qui avaient signé une pétition pour la paix en janvier 2016, parmi lesquels se trouvent 25 enseignants de l’université de Galatasaray".

La Turquie est régulièrement pointée du doigt par les organisations de défense des droits de l’Homme et de la liberté de la presse qui dénoncent la multiplication, depuis le coup d’État manqué de 2016, des arrestations d’universitaires, de fonctionnaires, de syndicalistes et de journalistes. De nombreuses purges ont conduit, ces dernières années, à l'incarcération de près de 80 000 personnes soupçonnées de liens avec le putsch contre le président Recep Tayyip Erdogan ou avec le terrorisme.

Mobilisation en faveur d’un professeur de Lyon-I détenu en Turquie

Mardi 14 mai à Lyon, au moins 200 personnes, dont des élus, des universitaires, des membres d’associations et de syndicats, se sont réunies pour réclamer la libération d’un autre signataire de la pétition, Tuna Altinel, placé en détention en Turquie depuis le 11 mai. Très engagé en matière de défense des droits de l’Homme, ce mathématicien turc, installé en France depuis plus de 20 ans, est maître de conférences à l’université Lyon-I et fonctionnaire de l'État français.

Lui aussi accusé de "propagande en faveur d’une organisation terroriste", son cas a provoqué les protestations de plusieurs syndicats d’enseignants et de chercheurs.

Dans un communiqué, le Quai d’Orsay a également évoqué sa situation, en exprimant "sa préoccupation à l’égard de (s)a mise en détention provisoire en fin de semaine dernière". Mardi, la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal a publié un tweet le concernant. "J'ai écrit à mon homologue turc pour lui faire part de ma préoccupation la plus vive sur la situation du Pr Tuna Altinel, afin qu'il puisse rapidement rentrer et reprendre ses activités d'enseignement à l'université Lyon 1", a-t-elle écrit sur Twitter.

Tuna Altinel a été brièvement arrêté le 12 avril à son arrivée en Turquie, où il se rendait en vacances. Après un interrogatoire, son passeport lui a été confisqué. Empêché de facto de rentrer en France, il a été arrêté le 10 mai, accusé cette fois d’avoir organisé une conférence sur les Kurdes de Turquie, le 21 février à Lyon, et d’être en relation avec le PKK, une organisation reconnue comme terroriste par la Turquie et l’Union européenne.

Contacté par l'AFP, Mehmet Özgür Çakar, le consul général de Turquie à Lyon, s’est borné à confirmer que "son passeport avait été confisqué, annulé en avril". Et d’ajouter : "Il a organisé et modéré près de Lyon une réunion qui était une propagande totale en faveur du PKK, il est possible que ça ait empiré sa situation".

Selon l’association Amitiés Kurdes Lyon et Rhône Alpes, à l’origine de la conférence, le mathématicien âgé de 53 ans n’a pas organisé l’évènement et n’appartient aucunement au PKK. En tant que membre de cette association, il avait simplement assuré la traduction des propos d’un député en exil du Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde).

"Il sera difficile de faire plier Erdogan"

"Tuna Altinel est une personne discrète mais très déterminée, qui connaît les risques de son engagement total en faveur de la paix dans son pays, raconte Gilles Lemée, membre du bureau de l’association, à France 24. Parce qu’il est du genre à assumer ses actes, il s’était déjà rendu en Turquie, le 28 février, pour déposer devant un tribunal au sujet de la pétition, avant de regagner la France. Il entendait même retourner dans son pays pour le verdict de son procès prévu en juillet".

Le chercheur en mathématiques s’est toujours refusé à demander la nationalité française "par solidarité avec ses collègues vivant en Turquie", ajoute Gilles Lemée, car ces derniers ne pouvaient pas bénéficier "de cette protection que confère le passeport français".

Après plusieurs jours de silence, Tuna Altinel a réussi à faire parvenir, depuis son lieu de détention, une lettre en France, publiée mercredi par l’association Amitiés Kurdes Lyon et Rhône Alpes. "Chers amis, j'ai le moral, ma santé va très bien, les conditions de mon environnement aussi (…). Quoi qu'il arrive, dehors ou dedans, nous continuerons notre chemin jusqu'à ce que la paix soit établie et la démocratie soit instaurée", écrit-il.

Un message qui a provoqué un sentiment mitigé parmi ses proches. "Sa lettreest à la fois rassurante quant à son état de santé, mais l’on craint à travers ses propos qu’il reste de longs mois en prison, voire des années, car il sera difficile de faire plier Erdogan, confie Gilles Lemée. Malgré les bonnes intentions de la diplomatie française, tout cela est de mauvais augure pour notre ami, mais aussi pour la démocratie en Turquie".

 

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