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À CANNES

Cannes, jour 10 : et la lumière fut sur Roubaix

Léa Seydoux et Sara Forestier dans "Roubaix, une lumière" d'Arnaud Desplechin.
Léa Seydoux et Sara Forestier dans "Roubaix, une lumière" d'Arnaud Desplechin. Shanna Besson

En lice pour la Palme d'or, le Français Arnaud Desplechin captive avec "Roubaix, une lumière", polar sombre aux accents simenoniens. Tandis que le prodige québécois Xavier Dolan semble avoir un peu perdu de sa flamme.

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Le festival de Cannes, c’est le rayonnement de la France à l’étranger. Un phare qui, 15 jours durant, jette une lumière crue et exaltée sur l’Hexagone. Grâce à la compétition, le monde entier (enfin, la presse étrangère, n’exagérons rien) a pu découvrir toute la richesse et la complexité du territoire français : la beauté sauvage des côtes bretonnes (dans "Portrait de la jeune fille en feu"), la brutalité d’une Seine-Saint-Denis en état de déliquescence avancée ("Les Misérables"), en attendant, ce soir, de se frotter à la bouillonnante nonchalance de la ville de Sète ("Mektoub my love : Intermezzo" d’Abdellatif Kechiche).

Preuve du pouvoir prescripteur du festival en matière de tourisme : après avoir monté les marches pour l’ouverture de la quinzaine, l’acteur américain Bill Murray s’est autorisé, cette semaine, une petite escapade familiale à Nantes (pour un projet de biopic de Jacques Demy ?). L’information nous vient du toujours très informé Ouest-France. Du coup, les journaux régionaux sont aux aguets. Ce serait dommage de rater le passage de Brad Pitt à Montbéliard, la visite impromptue d’Elton John à Issoudun ou le week-end improvisé de Sylvester Stallone à Château-Gontier (sous-préfecture de la Mayenne).

>> Retrouvez notre dossier spécial festival de Cannes

Est-ce parce qu’il craignait que la flamme cannoise ne parvienne jusqu’au nord de la France qu’Arnaud Desplechin a intitulé son polar "Roubaix, une lumière" ? Parce qu’il y est né et qu’il l’a souvent filmée (dans son versant bourgeois), le réalisateur français sait que sa ville ne bénéficie pas toujours d’un éclairage favorable. Roubaix, nous dit-il au début du film, est la commune la plus pauvre de France, 75 % de son territoire est classé "zone urbaine prioritaire", le taux de chômage s’élève à 40 %. Jadis berceau d’une très florissante industrie textile, la ville s’est depuis longtemps éteinte. Toute l’entreprise d’Arnaud Desplechin consistera dès lors à nous montrer ce qui, parfois, l’illumine. Le projet pourrait paraître très théorique (le cinéma comme art de la lumière), il est en fait captivant.

Ceci n'est pas un épisode des "Experts à Roubaix"

Nous sommes la nuit du 24 au 25 décembre. Les illuminations de Noël se reflètent sur les toits des voitures. Premières lueurs. La police de la ville dirigée par l’austère commissaire Yacoub Daoud (Roschdy Zem) traite les affaires courantes. Un véhicule incendié a été retrouvé dans une rue sombre. Le propriétaire de la voiture prétend avoir été attaqué au chalumeau par des barbus enturbanés qui ont crié "Allah Akbar". Le commissaire flaire une arnaque à l’assurance. Éclair de lucidité.

L’enquête principale du film portera sur une affaire bien plus grave. Une vielle dame de 83 ans des quartiers ouvriers en ruines a été retrouvée morte, étranglée dans son lit. Rapidement, les investigations mènent aux deux voisines de la victime. Les jeunes femmes – paumées, alcooliques, toxicomanes – (Léa Seydoux, bien, et Sara Forestier, très bien) vont être longuement interrogées. On l’aura compris, nous ne sommes pas dans un épisode des "Experts à Roubaix". Le film n’a pas vocation à entretenir un quelconque suspense sur l’issue de l’affaire. Cette histoire, d’ailleurs, est issue d’une garde à vue réelle que la caméra de Mosco Boucault avait captée aux début des années 2000 pour le documentaire "Roubaix, commissariat central". Le polar d’Arnaud Desplechin en est donc la version fictionnelle.

Cela faisait longtemps que nous n’avions pas vu au cinéma d’aussi prenantes scènes d’interrogatoires. Peut-être parce que la parole, et non l’action, y tient une place prépondérante. Ce que met habilement en scène Arnaud Desplechin, c’est le processus de la déposition où chaque mot compte et peut conduire à la vérité, à ce moment où, soudainement, tout s’éclaire. Il y a là du Georges Simenon ("Roubaix, une lumière" aurait fait un très bon titre pour l’un de ses romans durs), figure tutélaire du polar qui teinte le film d’une note rétro un peu artificielle (les bars d’hôtel, le champ de course…). Rien de rédhibitoire : avec "Roubaix, une lumière", la filmographie du réalisateur français, d’ordinaire intéressé par l’étude des mœurs bourgeoises, s’est enrichie d’un brillant film policier.

La confusion des sentiments

La flamme qui a longtemps illuminé le cinéma de Xavier Dolan commence, elle, à vaciller. Aligné en compétition pour la troisième fois de sa carrière, le jeune réalisateur canadien a déçu avec son huitième long métrage, "Matthias et Maxime", mollasson mélo sans souffle (mais pas sans verve) sur la confusion des sentiments amoureux.

Les deux personnages qui donnent leur nom au film sont deux amis d’enfance qui, à la faveur d’un pari perdu, sont contraints de s’embrasser devant une caméra (et sous le regard moqueur de leur bande de potes). Le baiser échangé va bousculer leurs certitudes et menace même de bouleverser leurs projets. Depuis "l’événement", Matthias (Gabriel d’Almeida Freitas) n’a plus vraiment la tête à son travail ni à sa vie de couple. Quant à Maxime (joué par Xavier Dolan lui-même), il semble de moins en moins enthousiaste à l’idée de partir s’installer, comme il l’a prévu, deux ans en Australie.

Ingénieusement, on ne verra jamais le baiser. L’idée de priver d’écran l’élément perturbateur du récit (comme pour mieux en souligner la nature subversive) est assez belle mais le reste du film ne tient pas la distance. Les attributs qui ont fait le succès du style "dolanien" suscitent ici un ennui poli. La vivacité des dialogues fatigue, la prééminence de la musique aussi ; les bruyantes engueulades ont des airs de déjà-vu (et de déjà-entendu) ; la prégnance de la figure maternelle est poussée à l’extrême (il y a la mère de Max et celle des autres).

On aurait presque l’impression que Xavier Dolan est venu se présenter à Cannes avec un premier film. Artiste précoce, déjà auteur de huit longs métrages (dont six présentés à Cannes), le cinéaste tout juste trentenaire s’est beaucoup trop assagi. Pour la première fois, il a fait un film de son âge : pas tout à fait mature, mais déjà moins fringant.

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