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À CANNES

Cannes, jour 11 : Kechiche n'a pas peur du vide

"Mektoub my love : Intermezzo" d'Abdellatif Kechiche : 3 heures 40 de film, dont trois heures de clubbing intense.
"Mektoub my love : Intermezzo" d'Abdellatif Kechiche : 3 heures 40 de film, dont trois heures de clubbing intense. Pathé Distribution

Réalisateur par qui le scandale arrive, Abdellatif Kechiche a suscité un concert de réactions outrées avec "Mektoub my love : Intermezzo", geste radical d'un cinéma de l'expérience qui crée du vide avec du trop-plein.

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On savait que la compétition du 72e festival de Cannes était un peu folle. Hier soir, elle est passée dans une autre dimension. Avec les 3 heures 40 de "Mektoub my love : Intermezzo", Abdellatif Kechiche a permis à la quinzaine de renouer avec ce qui a longtemps fait son sel (et son beurre) : le scandale. Pas le scandale de la petite phrase en conférence de presse ou de la posture provoc’ sur le tapis rouge mais un scandale de cinéma suscité par un geste artistique pour le moins radical, un scandale à la "Grande Bouffe" de Marco Ferreri (1973) ou à la "The Brown Bunny" de Vincent Gallo (2003).

Nous voilà donc en pleine bataille d’Hernani où l’indignation le dispute à la fascination, la stupéfaction à la colère. Sur les réseaux sociaux, caisse de résonnance des débats en cours sur la Croisette, ça s’agite : on en veut à Abdellatif Kechiche, bien sûr, mais à Thierry Frémaux aussi, coupable d’avoir programmé en compétition un pareil "désastre", pour reprendre un terme largement partagé dans la presse anglophone.

>> Retrouvez notre dossier spécial festival de Cannes

Deuxième volet de ce qui est censé être une fresque en trois volumes, "Mektoub my love : Intermezzo" est déjà devenu autre chose qu’un film. Il est un objet de controverse, une matière à commentaires et à réactions outrées (parfois même formulées de la part de ceux qui ne l’ont pas vu – et affirment ne pas vouloir le voir). Au lendemain de la projection, dans les rues cannoises chaque jour un peu plus désertes depuis le passage de Quentin Tarantino, le premier sujet de conversation captée par notre oreille était évidemment consacré au film. "Avant, on avait ‘La Vie d’Adèle', maintenant c’est 'le vide d’Abdel'", entend-on de la bouche d’une festivalière. Et de trancher : "Ce film est dégueulasse."

Toujours plus près, toujours plus long, toujours plus insistant

Le vide dénoncé plus haut, c’est cette absence assumée de scénario. Les intrigues de cœur que le réalisateur franco-tunisien avait laissé en suspens dans le premier opus ont été ici sciemment mises en sourdine. De fait, le film est assez facile à résumer : c’est la fin de l’été 1994, une bande de jeunes sort dans une boîte de nuit de Sète. Le script peut même être condensé en une formule mathématique : 40 minutes de babillage sur la plage + 3 heures de clubbing intense entrecoupées par 20 minutes d’une scène de sexe oral non simulé dans les toilettes de la discothèque. "Mektoub my love : Intermezzo" n’est pas une manifestation du vide, il est le spectacle d’un trop-plein. Jusqu’à l’épuisement de ses spectateurs, de ses personnages et, on l’imagine, de ses actrices sur le tournage. Mais de cela, on n’en saura pas plus. Interrogé sur son travail avec ses comédiens et comédiennes, Abdellatif Kechiche n’a pas souhaité s’étendre sur ce point. Et a demandé aux intéressés d’en faire autant. Étrange pour un réalisateur qui entend glorifier la jeunesse.

Avec "Mektoub my love : Intermezzo", Abdellatif Kechiche dit avoir voulu "célébrer la vie, l’amour, le désir, la musique, le corps, et tenter une expérience cinématographique la plus libre possible". C’est-à-dire : filmer toujours plus près, toujours plus longuement, avec ce regard masculin (celui du peintre, aime-t-il à dire en évoquant Pablo Picasso) obsédé par le postérieur des jeunes filles. Les trois heures qu’on passera ainsi dans la boîte de nuit sont une boucle de danses du bassin (ce qu’on appelle aujourd’hui le twerk) montrées avec une telle insistance qu’il en tue tout érotisme. Le peu de conversations sauvées de l’incessant tatapoum électro n'est guère plus attrayant, sauf quand il y est question, on vous le donne en mille, de fesses (les beaux culs, les gros, les plats et les musclés).

Transe gnawa dopée à l'acid house

La radicalité du geste (le culot, diront certains) est telle qu’on a plusieurs fois l’impression d’assister en direct au suicide artistique d’un réalisateur qui, en cherchant à se libérer des règles narratives habituelles (c’est ce qu’il revendique en tout cas), semble, en fait, adresser un bras d’honneur à tous les contempteurs du premier "Mektoub". Au "Canto Uno", on reprochait une scène de sexe gratuite : l’"Intermezzo" en impose une autre, encore plus frontale. Du "Canto Uno", on fustigeait un regard libidineux sur le corps des jeunes filles : l’"Intermezzo" en est le pendant fétichiste. Dans le "Canto Uno", on s’agaçait d’une trop longue scène en boîte de nuit : l’"Intermezzo" la prolonge ad nauseum.

On retiendra surtout de ce deuxième volet sa rupture brutale. Cet instant où tout s’arrête soudainement, où la salle pousse un bruyant ouf de soulagement. Ce moment qui n’a pas de durée réelle dans le temps mais qui s’impose comme le point culminant de ce cinéma de l’expérience, de l’épreuve même. On se sent libéré d’un poids, on est hagard et abruti par cette tentative de transe gnawa nourrie à l’acid house. Le voilà, le vide.

La guerre des Corleone

Avec tout ça (c’est malin), on en avait presque oublié le film présenté en compétition quelques heures plus tôt. Dans "Le Traître", l’Italien Marco Bellocchio revient sur l’histoire de Tommaso Buscetta, soldat repenti de la Cosa Nostra qui fut le premier gros bonnet de la mafia sicilienne à briser l’omerta. Sa collaboration avec la justice italienne en 1986 a abouti à 366 condamnations au sein du clan. Le sujet est passionnant, le film aussi, restituant avec brio les heures sombres d’un système mafieux en voie d’autodestruction (la guerre menée à cette époque par le clan Corleone a fait plus de 150 morts). Pierfrancesco Favino qui prête ses traits au "traître" pourrait quitter Cannes avec un prix d’interprétation sous le bras, même si la concurrence est, cette année, assez rude (Antonio Banderas et Brad Pitt tiennent encore la corde…).

Et puisqu’on parle de palmarès, comment ne pas signaler l’attribution de la Palme Dog 2019. L’heureux gagnant est Brandy, le fidèle et docile pitbull de Brad Pitt de "Once Upon a Time… in Hollywood". Visiblement content que son film reçoive déjà une récompense, Quentin Tarantino, lui-même, est venu récupérer le prix. Aura-t-il l’occasion, demain jour du palmarès, de remonter à la tribune ?

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