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À CANNES

Cannes, jour 12 : notre palmarès de prix insolites

Tournage d'un tournage, dans "Sibyl" de Justine Triet, dernier film présenté en compétition.
Tournage d'un tournage, dans "Sibyl" de Justine Triet, dernier film présenté en compétition. Les Films Pelléas

Le jury d'Alejandro Gonzalez Iñarritu dévoile samedi soir le palmarès d'un des meilleurs festivals de Cannes de ces dernières années. En attendant le verdict, voici une liste de prix qui ne seront pas distribués mais mériteraient de l'être.

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Et voilà, il est temps d’enlever le badge qui nous pend au cou depuis maintenant 12 jours (autant dire un siècle en ces temps de l’Internet). La compétition du 72e festival de Cannes s’est achevée, hier soir, avec le 21e film de la sélection, "Sibyl", comédie dramatique enlevée de la Française Justine Triet, avec une excellente Virginie Efira en psychologue qui a la fâcheuse tendance de vampiriser la vie de ses patients et de leurs proches (tout en étant elle-même vampirisée).

Sans vouloir nous plaindre, on sort lessivé de cette folle édition qui, jusqu’au bout, n’aura pas épargné les festivaliers (merci Abdellatif Kechiche pour la soirée de jeudi). Le cru cannois 2019 restera très certainement comme l’un des meilleurs de la décennie écoulée. La quinzaine aura été riche, dense, surprenante, turbulente, captivante et une autre rime en "-ante" que vous choisirez. Bref, un très bon festival qui n’aura même pas souffert des caprices du temps.

>> Retrouvez notre dossier spécial festival de Cannes

On a certes connu quelques déceptions (Jim Jarmusch, Xavier Dolan et Ira Sachs en petite forme) mais pas de naufrage cinématographique comme ce fut souvent le cas ces dernières années. Le fort contingent de cinéastes habitués de la Croisette pouvait laisser craindre un certain ronronnement. Il n’en fut rien. Les cadors de la compétition ont fait preuve, au mieux, d’un magnifique sursaut (Pedro Almodovar et Quentin Tarantino), au pire, d’une généreuse constance (Ken Loach, les frères Dardenne, Arnaud Desplechin). Quant aux Français qui n’avaient pas encore connu les affres de la course à la Palme d’or (Ladj Ly, Céline Sciamma, Justine Triet et Mati Diop qui a également la nationalité sénégalaise), ils se sont imposés comme des auteurs capables de jouer dans la cours des grands.

On aura aussi reçu quelques claques bien senties avec le déroutant western d’anticipation "Bacurau" du duo brésilien Juliano Dorneles-Kleber Mendonça Filho ; l’envoûtant et tortueux polar "Le Lac aux oies sauvages" du Chinois Diao Yinan ; et, surtout, "Parasite", incroyable farce sociale sud-coréenne signée Bong Joon-ho. Sans compter l’éprouvante taloche administrée trois heures et demie durant par un Abdellatif Kechiche plus radical que jamais. Quoi qu’on en dise, son "Mektoub my love : Intermezzo" avait toute sa place dans la compétition. On se trompe peut-être mais le festival de Cannes n’a-t-il pas vocation à accueillir toutes les propositions de cinéma, même les moins évidentes ?

On se demande bien comment le jury d’Alejandro Gonzalez Iñarritu va parvenir à établir un palmarès qui fera consensus. La critique internationale a en tout cas ses favoris. À en croire les tableaux d’étoiles publiés chaque jour dans les revues spécialisées, deux films tiennent la corde pour la Palme d’or : "Douleur et gloire" de Pedro Almodovar et "Parasite" de Bong Joon-ho. L’un comme l’autre mérite en tout cas le sacre… En attendant le verdict de ce soir, France 24 distribue ses récompenses. C’est le palmarès des prix qui n’existent pas.

• La Palme de la plus belle scène

Dur de choisir parmi les images, séquences, scènes, instants, qui nous ont particulièrement marqués cette année. On pourrait désigner le sourire tardif que la peintre Noémie Merlant arrache tardivement à la châtelaine Adèle Haenel dans la gracieuse et sensuelle romance "Portrait d’une jeune fille en feu" de Céline Sciamma. On pourrait également distinguer le baiser qu’échange Antonio Banderas avec son ancien amant (Leonardo Sbaraglia) lors des retrouvailles particulièrement déchirantes de "Douleur et gloire". Ou le joli épilogue de "Frankie" où les proches d’Isabelle Huppert, qui se sait atteinte d’un cancer, se retrouvent en haut d’une falaise des côtes portugaises.

Dans un registre plus rentre-dedans, nous avons été marqués par la scène d’un jeune de Seine-Saint-Denis faisant face à un lion de cirque dans "Les Misérables" du Français Ladj Ly. Mais notre Palme de la plus belle scène va sans hésiter à celle du "Lac des oies sauvages" où des badauds en baskets fluorescentes se précipitent dans la nuit pour porter secours à un gangster blessé par balles. Un régal pour les yeux.

• La Palme de la meilleure réplique

On a débuté la compétition sur cette citation mystérieuse et pleine de sagesse lancée par RZA dans "The Dead Don’t Die" de Jim Jarmusch : "Le monde est parfait, apprécie les détails." Précieux conseil délivré aux festivaliers qui commençaient alors un marathon cinématographique qu’ils n’imaginaient pas aussi riche (en détails notamment).

On s’est également délectés des dialogues, toujours aussi ciselés, de Quentin Tarantino dans "Once Upon a Time… in Hollywood". Mention spéciale à cette humble sortie de Bruce Lee : "Mes mains sont répertoriées parmi les armes létales" (pas de quoi cependant impressionner Brad Pitt à qui s’adressait la menace).

Mais, bizarrement, c’est dans un documentaire que nous avons dégotté la meilleure réplique de cette quinzaine. Elle se trouve dans le film d’Asif Kapadia consacré à Maradona (et présenté hors compétition) et est signée des supporters du club de Naples qui, le jour de son premier titre de champion d’Italie, ont déployé une banderole sur les murs du principal cimetière de la ville : "Vous n’imaginez pas ce que vous avez manqué…" Magnifique.

• La Palme du meilleur film dans le film

C’est l’une des constances du festival de Cannes : cette propension des cinéastes à raconter le monde en racontant un monde qui raconte le monde, bref, à mettre en scène leur métier (on dira qu’il s’agit de "méta-cinéma"). Cette année, Justine Triet dans "Sibyl" suit un tournage perturbé par la présence d’une psychologue assez peu psychologue ; "Douleur et gloire", récit quasi autobiographique de Pedro Almodovar, ausculte le corps et l’imagination fatiguée d’un réalisateur vieillissant (mais pas fini) ; Quentin Dupieux dans "Le Daim" (présenté à la Quinzaine des réalisateurs) montre un Jean Dujardin qui filme au caméscope ses propres meurtres pour les besoins d’une production ; et, enfin, Quentin Tarantino dans "Once Upon a Time… in Hollywood" déclare sa flamme à une industrie du cinéma qui tournait encore des westerns dans des villes factices. Notre Palme du film dans le film est donc attribuée à un film italien fictif dans lequel le personnage de Leonardo DiCaprio tient le rôle du gentil justicier. Il s’appelle "Tue-moi tout de suite Ringo, dit le Gringo". Génie.

• Le prix Eros Ramazzoti de la meilleure chanson italienne

N’en déplaise aux fans d’Abba et de leur titre "Voulez-vous" dont le remix house tourne en boucle dans le "Mektoub" d’Abdellatif Kechiche, cette année – allez savoir pourquoi –, c’est la chanson populaire italienne qui a tenu la dragée haute aux musiques de la compétition. On a chanté dans la langue de Dante, en chœur, lors d’un magnifique feu de la Saint-Jean ("Portrait de la jeune fille en feu"), on a fredonné le classique de Toto Cotugno "Lasciatemi Cantare" lors du maxi-procès des mafieux de la Cosa Nostra ("Le Traître"), et on a squatté la scène d’un orchestre sicilien pour y balbutier quelques couplets alcoolisés ("Sibyl").

La plus belle chanson italienne de ce 72e festival de Cannes est sans conteste "Come Sinfonia", tube des années 1960 de la chanteuse Mina qu’on entend à plusieurs reprises dans "Douleur et gloire". Un chef d’œuvre de rêverie mélancolique.

• Le prix Guide Michelin du trou le plus perdu

Dans un mouvement inverse à la mondialisation galopante, la compétition cannoise s’est comme qui dirait retranchée dans de lointaines contrées. C’est dans un coin paumé de l’Amérique profonde que les zombies de "The Dead Don’t Die" viennent semer la terreur. C’est depuis un hameau reculé des Alpes autrichiennes que le paysan de l’introspectif "A Hidden Life" s’est opposé à l’armée du IIIe Reich, et dans un village perdu du désert marocain que le voleur pied-nickelé du "Miracle du saint inconnu" (sélectionné à la Semaine de la critique) a tenté de récupérer son butin bêtement perdu.

Puis, il y a Bacurau, village brésilien qui, dans le film du même nom, s’est engagé dans une lutte à mort pour éviter d’être littéralement rayé de la carte. Cela mérite bien un prix.

• La Palme de l’homicide le plus spectaculaire

Le sang, évidemment, aura beaucoup coulé durant la quinzaine. Et dans ce domaine, on peut toujours compter sur l’imagination des cinéastes pour faire dans le spectaculaire. Dans "Le Traître" de Marco Bellocchio, on ne fait pas que tuer, on coupe aussi des bras à la machette (sympa). Dans "Le Daim", Jean Dujardin se sert de l’hélice d’un ventilateur pour dézinguer ses congénères dont il n’aime pas les choix vestimentaires. Dans "Once Upon a Time… in Hollywood", l’acteur Rick Dalton, alias Leonardo DiCaprio, crame des nazis au lance-flammes.

Pour ce qui est du jeu de massacre de "Parasite", on ne rentrera pas dans les détails (Bong Joon-ho a bien insisté pour que la presse ne révèle rien de l’intrigue du film). On réservera donc notre Palme à l’impressionnant meurtre au parapluie tranchant du "Lac aux oies sauvages". Tout un art.

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