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Le président mexicain, Lopez Obrador, ne tend plus la main aux migrants

Des migrants centraméricains traversent le fleuve Suchiate, frontière entre le Mexique et le Guatemala, sous la bonne garde de la police mexicaine.
Des migrants centraméricains traversent le fleuve Suchiate, frontière entre le Mexique et le Guatemala, sous la bonne garde de la police mexicaine. Johan Ordonez, AFP

Au Mexique, la politique d’accueil des migrants du nouveau président Andrés Manuel Lopez Obrador n’a pas résisté à l’explosion du nombre d’exilés et à la pression américaine. En cinq mois, les expulsions ont triplé.

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"Nous avons rapatrié dans leur pays des migrants comme jamais auparavant (...) Nous voulons que le président américain en soit informé. Nous ne sommes pas restés les bras croisés". Le nouveau président mexicain, Andrés Manuel Lopez Obrador (surnommé Amlo), défend la fermeté de sa politique migratoire alors que Donald Trump l'accuse de laxisme et a annoncé le 30 mai la mise en place de droits de douane sur les produits mexicains en guise de sanction.

En dépit des affirmations du président américain, la politique migratoire du Mexique a bien pris un tournant répressif, et ce malgré les bonnes intentions affichées en début de mandat par Amlo quant aux conditions d’accueil des migrants. Un chiffre illustre ce virage : en avril 2019, 14 970 personnes ont été expulsées, contre 5 717 lors du premier mois de mandat, en décembre.

Après la mort, à une semaine d'intervalle, fin mai, d'une petite fille de deux ans dans un centre de rétention migratoire au Mexique et celle d'un garçon du même âge dans un autre établissement aux États-Unis, l’ONG Amnesty International voit même le début d’un "inquiétant parallélisme" entre la politique migratoire d’Amlo et celle de son homologue américain. Selon l’Institut national mexicain des migrations (INM), le nombre d’interpellations de clandestins par les autorités mexicaines a décollé de 79 % en avril 2019 (20 564) par rapport au même mois l’année précédente (11 486).

Au nord et au sud, des autorités migratoires débordées

Les deux frontières du Mexique sont actuellement sous tension. Au sud, des centaines de personnes franchissent chaque jour le fleuve Suchiate, qui sépare le pays du Guatemala. Leur nombre est évalué à plus de 300 000 lors du premier trimestre 2019 par l’INM, soit trois à quatre fois plus que les années précédentes. Ces sans-papiers sont contraints de patienter pour des permis de transit, entassés dans des centres de rétention.

La Commission nationale des droits de l’Homme au Mexique (CNDH) a récemment dénoncé les conditions d'hygiène et d’hébergement dans ces centres, notamment à Tapachula, à la frontière guatémaltèque, où les migrants s'en échappent massivement.

Au nord, le long de la frontière avec les États-Unis, la situation des migrants n’est guère plus réjouissante. Les demandeurs d’asile sont agglutinés dans les villes frontalières en attendant que les États-Unis traitent leur dossier, une conséquence de la politique "Remain in Mexico", exigée par l’administration Trump et acceptée par le gouvernement mexicain en janvier 2019.

Amnesty international tire la sonnette d’alarme : "Les services migratoires du Mexique sont saturés. Les centres de rétention sont dépassés et l’administration n’est pas capable de traiter toutes les demandes d’asile", alerte Madeleine Penman, spécialiste des questions migratoires pour l’ONG au Mexique, interrogée par France 24. "Cela démontre l'échec de la stratégie du gouvernement mexicain : la détention des migrants devrait être l'exception et non la règle."

Pour l’ONG, les migrants contraints d’attendre le long de la frontière avec les États-Unis sont très exposés : "La Basse-Californie, le Chihuahua et le Tamaulipas sont parmi les régions les plus dangereuses du continent", rappelle la chercheuse d’Amnesty International. "Les migrants y sont victimes d’extorsions, de viols voire de meurtres."

Des bonnes intentions vite dépassées

"Lors de son entrée en fonction, Amlo avait promis un changement dans sa politique migratoire. Et, durant les premiers mois, Amnesty International a vu une différence. Les personnes que Amlo a nommées pour diriger l'INM et la commission des réfugiés ont de l'expérience dans le domaine", note Madeleine Penman.

Le nouveau président avait alors mis en place un système de visa humanitaire pour permettre aux exilés de traverser le pays en toute légalité tout en créant de nouvelles structures d’hébergement pour faciliter leur accueil. Amlo avait annoncé une multitude de projets agricoles visant à offrir du travail aux nouveaux arrivants. Quatre mois plus tard, les visas humanitaires sont devenus des permis cantonnant les arrivants aux régions du sud du Mexique, les centres sont saturés et les projets de développement tardent à prendre vie.

"Avec l'arrivée des premières caravanes, le gouvernement s’était montré soucieux de solutions humanitaires. Malheureusement, cela ne s'est pas traduit par une politique intégrale permettant de protéger les migrants. La stratégie de l'INM n'a en réalité pas changé, avec des détentions sans raison valable et des expulsions malgré les risques dans les pays d'origine et avant même la fin des procédures d’asile", déplore Madeleine Penman.

La main américaine

Officiellement cependant, la ligne du gouvernement sur l’immigration n’a pas varié. Fin avril, Amlo concédait juste désormais qu’il souhaiter "ordonner" et "réguler" les flux. Pour résoudre cette crise, le président mexicain s’en tient à la stratégie annoncée durant sa campagne : accueillir de manière humaine les migrants qui se présentent et réclamer en parallèle des fonds aux États-Unis pour développer la région sud du Mexique, une des plus pauvres du pays, ainsi que l’Amérique centrale et couper de cette façon le flot migratoire à sa source.

>> À lire aussi : "Amérique centrale, les raisons de l'exode vers les États-Unis"

Jorge Andrade, chercheur au sein du think tank Seguridad y Democracia, interrogé par El Pais, déplore ce "manque de clarté". "Le gouvernement a reculé, possiblement à cause des États-Unis", affirme-t-il.

La récente crise a encore prouvé à quel point les États-Unis ont le pouvoir d’influencer les décisions de leur voisin du sud. Le président américain, Donald Trump, critique régulièrement le prétendu laxisme de son voisin en matière de migration. Jeudi 30 mai, il est passé de la critique aux sanctions en annonçant la mise en place dès le 10 juin "des tarifs douaniers de 5 % sur tous les biens en provenance du Mexique". Ces droits de douane vont "progressivement augmenter tant que le problème de l'immigration clandestine n'est pas résolu". "Le Mexique pourrait facilement résoudre ce problème. Il est temps de faire ce qu'il faut", a appelé le président américain dans un tweet.

Face à ces critiques, le président mexicain ne s'est pas départi de son calme : "Les mesures coercitives ne conduisent à rien de bon", a répliqué le président de gauche mexicain lors de sa conférence de presse quotidienne. "Nous n'allons pas répondre de façon désespérée (...). Nous allons faire de la politique, beaucoup de diplomatie et agir de façon responsable."

Andre Manuel Lopez Obrador a indiqué avoir envoyé une délégation à Washington pour défendre son plan d'action pour freiner l'immigration en provenance d'Amérique centrale et justifier l’action de son gouvernement face à la crise migratoire.

Une crise fabriquée, pour Amnesty International

"Il y a bien une crise au Mexique mais elle est en partie fabriquée. Elle est la conséquence des politiques agressives de l'administration Trump qui a limité drastiquement l'accès à l’asile dans son pays au mépris des règles internationales", dénonce Madeleine Penman. "Des solutions pragmatiques et humanitaires existent, surtout quand on sait que les États-Unis sont le pays le plus puissant et le plus riche au monde. Mais les autorités américaines s'arrangent bien de cette crise à sa frontière. Elle lui permet de développer sa rhétorique sécuritaire."

Les migrants sont, quant à eux, pris entre le marteau et l’enclume et s’entassent à la frontière nord. Voyant leur espoir d’obtenir légalement l’asile s'évanouir et devant les dangers courus au Mexique, ils se laissent tenter par les solutions illégales et dangereuses proposées par les passeurs.

Pour Madeleine Penman, "il n’y a qu’un seul gagnant : les réseaux criminels mexicains, dont le business ne s’est jamais aussi bien porté".

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