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INTERVIEW

Tour d'Italie : "Le Giro, c'est la recherche du spectacle"

Le peloton lors d'une ascension dans la neige entre Egna/Neumarkt et Livigno durant la 14e étape du Tour d'Italie, en 2005.
Le peloton lors d'une ascension dans la neige entre Egna/Neumarkt et Livigno durant la 14e étape du Tour d'Italie, en 2005. Franck Fife, AFP (archives)

Le Giro, miroir de la société et du cyclisme italiens. Alors que le Tour d'Italie entame mardi sa troisième semaine, le journaliste Pierre Carrey revient sur les attributs et l'histoire d'une course à part dans le cœur des passionnés de cyclisme.

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C'est une scène d'apocalypse. Ce 5 juin 1988, le Tour d'Italie doit se confronter au Gavia, terrible col de 2 621 mètres, quand un blizzard surprend le peloton. La plupart des hommes en course ce jour-là décrivent l’étape comme la plus difficile qu’ils ont eu à affronter de leur carrière. L'un d'eux dira même : "Ce n'était pas du cyclisme, c'était au-delà !" Pour se réchauffer, tous les moyens sont bons : thé sur le visage, corps enduit de vaseline, urine sur les mains… C'est ce genre d'étape démesurée qui ont bâti la légende du Tour d'Italie, surnommé Giro.

Pour Pierre Carrey, journaliste à Libération et fondateur du site de référence DirectVélo, cette épreuve, "c'est plus qu'une course". Un amour du Tour d'Italie qu'il a traduit sur papier en écrivant "Giro", paru fin avril aux éditions Hugo Sport. Son ambition : "Raconter l'histoire de l'Italie à travers celle du Giro." Alors que le peloton se présente mardi 18 avril sur la première étape-reine de l'édition 2019, amputée en raison du risque d'avalanche du terrible Gavia, Pierre Carrey a accepté de répondre aux questions de France 24 sur "la course la plus dure du monde dans le plus beau pays du monde".

France 24 : Qu'est-ce qui différencie le Tour d'Italie du Tour de France ?

Pierre Carrey : Le Giro s'est toujours construit dans une position de challenger face au Tour. La course est apparue après, en 1909, contre 1903 pour l'épreuve française. À ses débuts, elle a beaucoup moins de moyens. Dans ces conditions, le Giro développe un complexe d'infériorité. Dans l'ombre du Tour, il a dû trouver sa singularité et travailler sur son identité qui puise beaucoup dans l'identité italienne.

Le public du Giro qu'on retrouve au bord des routes, c'est un public qui aime le vélo, pour une raison toute simple : le Giro ne se déroule pas pendant des vacances scolaires. Le Tour se picore comme une série qu'on regarde du coin de l'œil et qui sent le sable chaud, le Giro exige de l'attention.

C'est aussi dans le Giro que se produit le premier grand duel de l'histoire du vélo, entre Fausto Coppi et Gino Bartali. Ce sont eux qui ont façonné la légende romantique et romanesque de la figure du coureur.

Enfin, le Giro se caractérise aussi par la proéminence de la montagne à partir des années 1930. C'est une épreuve qui se permet des audaces que le Tour ne s'autorise pas. Ce dernier se repose sur sa grandeur et préfère cultiver sa propre légende. En Italie, on est dans une recherche du spectacle. Exemple en 1978 : on a un contre-la-montre dans le centre de Venise avec un passage sur un pont temporaire constitué de bateaux reliés les uns aux autres et des hommes-grenouilles prêts à repêcher les coureurs. Le Giro veut en permanence toucher du doigt la démesure.

Y a-t-il une manière différente en France et en Italie d'aborder les cols de montagne ?

En Italie, quand il n'y a pas de montagne, il y a au minimum des vallons, comme en Toscane. C'est logiquement ici qu'est né le coureur-puncheur [un coureur explosif, capable de faire la différence sur des petites bosses, NDLR]. Les cols italiens sont tracés d'une manière beaucoup plus régulière que leurs homologues français. Les lacets sont très géométriques, comme par exemple dans le col du Stelvio.

En outre, à partir des années 1960, le Tour d'Italie est dans une recherche permanente de cols à la limite du praticable. En 1960, à l'initiative de son charismatique directeur de l'époque, Vincenzo Torriani, le peloton s'est ainsi retrouvé à grimper le Gavia en Lombardie. Le feu vert est pourtant donné au tout dernier moment alors même que les premières étapes ont déjà eu lieu. Cette ancienne route militaire est d'ailleurs tellement étroite que Torriani avait convenu avec la compagnie d'assurance de la course que si un véhicule devait caler, les occupants l'évacueraient et la voiture serait balancée dans le vide pour ne pas gêner les coureurs.

Le Gavia va ouvrir le chemin pour des montées toujours plus spectaculaires : le Mortirolo depuis les années 1990 ou le Zoncolan depuis les années 2000. À chaque fois, ce sont des montées courtes, extrêmement pentues. Désormais, la mode est aux ascensions dont une partie se déroule sur des chemins sans revêtement. Ces montées existent pourtant en France mais le Tour refuse d'y passer et privilégie le confort des coureurs.

Cependant, sous l'impulsion de Christian Prudhomme, directeur du Tour depuis 2007, c'est en train de changer. C'est un homme de télé et donc de spectacle. Il va chercher ces montées originales comme la Planche des Belles Filles l'an dernier. Mais c'est le Giro qui a inauguré cette manie des cols terribles où même les voitures ne peuvent passer.

Y a-t-il encore une rivalité entre les deux épreuves ?

La rivalité a existé dès leur création et elle n'a jamais été aussi aiguë que maintenant. Dans les années 1970, les Italiens avaient senti les Français en difficulté et s'étaient donc senti pousser des ailes. C'est le moment où le Giro décide de prendre l'ascendant au niveau de l'image : un contre-la-montre dans Venise, une arrivée dans les arènes de Vérone... Le Tour de France a ensuite repris sa place de numéro 1 incontesté sur les plans économiques et sportifs, le Giro redevenant une course italo-italienne.

Depuis quelques années, on peut cependant dire que le Giro reprend les devants. Les tracés à l'italienne deviennent un exemple à suivre. Le Tour de France s'est même mis à copier le Giro, ce qui est une première dans son histoire, avec notamment une première semaine non plus réservée aux sprinteurs mais avec des étapes pour les puncheurs.

La rivalité est toujours vivace entre les organisateurs. Les deux entreprises, ASO (Amaury Sport Organisation) et RCS (Rizzoli-Corriere della Sera), sont en compétition pour proposer à des pays de créer leur propre tour national, comme en Israël qui se verrait bien avoir sa propre épreuve.

L'an dernier, le Tour d'Italie a vu Christopher Froome remporter le maillot rose de leader au terme d'une échappée fantastique de 80 km après avoir été au bord de l'abandon. Le Français Thibaut Pinot a été contraint de jeter l'éponge alors qu'il était à deux doigts d'accrocher un podium historique. Cette année, le favori, Tom Dumoulin, a été obligé d'abandonner dans une banale étape de plat… Ces retournements de situation, cette incertitude permanente, constituent-ils le sel du Giro ?

L'incertitude est un élément constitutif du cyclisme mais il se manifeste davantage sur le Tour d'Italie. Le Giro favorise ces retournements de situation grâce aux caractéristiques des routes empruntées et un dispositif de sécurité plus relâché que sur le Tour. On voit ainsi régulièrement piétons et animaux traverser le tracé. Les arrivées en ville sont également beaucoup plus tortueuses que celles du Tour.

Parfois, l'incertitude va concerner jusqu'au parcours lui-même. Cette année, on aura attendu le dernier moment pour savoir si le Gavia était maintenu. Et les organisateurs restent secrets sur les itinéraires de substitution. L'autre élément qui favorise cette incertitude de tous les instants, c'est la météo. Le Giro est une course de printemps. Selon les années et les lieux, on peut tout aussi bien trouver de la neige qu'une canicule étouffante.

La météo crée des histoires dans l'histoire. En 1984, le Français Laurent Fignon se plaint de perdre le Giro en arguant que le col du Stelvio a été fermé alors qu'il n'aurait pas dû l'être, le tout pour favoriser ses adversaires.

Le journaliste français Jean Bobet avait eu ces mots géniaux en 1962 : "Le patron du Giro, M. Torriani, a le génie de la catastrophe, et comme si ça ne suffisait pas, le ciel intervient souvent en provoquant des cataclysmes. Le Tour de France est devenu synonyme de rigueur. Le Tour d'Italie reste synonyme d'épopée."

Tout au long de votre livre, une idée revient souvent : le Giro et le cyclisme italien sont avant tout politiques. Comment l'expliquer ?

L'Italie est un pays qui a eu une histoire très tourmentée au XXe siècle. En 1909, lors de la création du Giro, c'est une jeune nation, pas encore unifiée. Le sud du pays est sous-développé, il est en proie aux maladies comme le choléra et aux catastrophes naturelles. Le Giro va anticiper la politique gouvernementale en se rendant dans cette région, la reconnaissant ainsi comme italienne.

Après cette vocation unificatrice, le Giro a été un jouet de la propagande fasciste. Il allait en pèlerinage dans les lieux saints de la dictature mussolinienne. Après la guerre, il est devenu l'instrument de la démocratie-chrétienne qui a été au pouvoir de 1946 à 1981. Le Giro va asseoir toute une mythologie religieuse sur le parcours avec notamment la bénédiction du peloton par le Pape. Dans les années 1990, le Giro devient berlusconiste. La régie publicitaire est confiée à une entreprise du magnat italien et la diffusion passe de la télévision publique à une chaîne privée de Silvio Berlusconi.

Aujourd'hui, le Giro, sous couvert de neutralité politique, est très embarrassé face à la coalition au pouvoir entre la Ligue (extrême-droite) et le Mouvement 5 étoiles (populiste). De longue date, l'ex-Ligue du nord a tenté d'utiliser le vélo comme son jouet politique en organisant le Tour de Padanie.

Le cyclisme est un sport et un idéal de vie où chacun peut projeter des valeurs contradictoires. Le Giro, de par sa force populaire immense, a toujours été convoité et va à chaque fois se plier du côté du pouvoir dominant. Si l'Italie avait été communiste, le Giro aurait été communiste.

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