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"Les gardiens sont venus me tabasser" : un rapport alerte sur les violences envers les détenus

Un surveillant pénitentiaire dans les couloirs de la maison d'arrêt de Bois-d'Arcy, le 8 juillet 2014.
Un surveillant pénitentiaire dans les couloirs de la maison d'arrêt de Bois-d'Arcy, le 8 juillet 2014. Kenzo Tribouillard, AFP

L'Observatoire des prisons (OIP) condamne, dans un rapport publié lundi, les brutalités dont sont victimes certains détenus en France et "un système qui [leur] permet de se perpétuer".

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Si elles se commettent souvent sans témoin ou à l'abri des caméras de surveillance, les violences des agents pénitentiaires sur les détenus persistent dans les prisons françaises. C’est le constat que dresse l'Observatoire international des prisons (OIP) dans un rapport publié lundi 3 juin, dénonçant “‘l'omerta" qui entoure ces actes, derrière les portes closes des prisons. L'association de défense des droits des détenus décrit "un système qui permet à ces violences de se perpétuer quand bien même elles resteraient le fait d'un petit nombre".

Difficile de mesurer l’étendue de ces actes commis la plupart du temps en toute "impunité". Car pour l’heure, il n’existe aucune donnée officielle, ni d’étude spécifique sur ces violences, rappelle l’OIP, alors que l’administration comptabilise les agressions physiques commises sur le personnel pénitentiaire, soit 4 314 en 2018 pour 188 établissements. De son côté, l’observatoire souligne avoir reçu près de 200 signalements en deux ans par des détenus, leur famille ou leur avocat.

“On ne s’attaque pas aux caïds"

Pour tenter de cerner l’étendue du sujet, l'association a passé un an à enquêter, s’appuyant sur une centaine d’entretiens, la plupart réalisés sous couvert d'anonymat, avec des détenus victimes de violences, mais aussi des surveillants, des avocats, des médecins ou encore des directeurs de prison. Des témoignages qui dressent un état des lieux accablant du milieu carcéral.

"Les gardiens sont venus me tabasser, habillés en tenue d’intervention avec casques et boucliers", rapporte par exemple un détenu. Il y a aussi ce surveillant que l’on surnommait Tyson à la prison de Fleury-Mérogis, "parce qu’il frappait comme le boxeur", raconte une ancienne agente. Ou encore un autre qui explique que lorsqu'une alarme retentit dans l'établissement, en raison d'un conflit, "tout le monde" est "content [...] de donner des coups".

Parmi les victimes, figurent surtout des auteurs d’infractions sexuelles, des personnes atteintes de troubles psychiques ou encore des étrangers ne parlant pas français. “On ne s’attaque pas aux caïds", explique au téléphone, Cécile Marcel, directrice de l’OIP. "On s’en prend à ceux qui auront plus de mal à faire entendre leur voix ou dont la parole sera facilement remise en question".

"Remis en cellule, le visage en sang"

Les violences peuvent alors se commettre dans une situation de tension...mais aussi gratuitement. À titre d’exemple, en février 2019, une personne détenue à la maison d’arrêt d’Angers a fait l’objet d’une extraction médicale aux urgences de l’hôpital, après une crise d’épilepsie. À l’hôpital, les surveillants "auraient menotté le détenu et l’aurait tiré pour le faire avancer – jusqu’à la chute de celui-ci". "Tandis qu’il était au sol, le surveillant titulaire l’aurait alors roué de coups et insulté (...) De retour à la maison d’arrêt, le détenu aurait été remis en cellule, le visage en sang", peut-on lire dans le rapport.

Reste que ces témoignages doivent être considérés avec précaution car ils ne sont pas recoupés. Toutefois, "leur masse, leur récurrence et leurs points de convergence (...) attestent la réalité d’un phénomène", estime l’OIP.

Risques de représailles

Si les auteurs de ces violences échappent régulièrement aux sanctions, beaucoup de détenus préfèrent, de leur côté, se taire, face aux risques de représailles. "Certains craignent de voir un bouleversement dans l'exécution de leur peine", souligne Cécile Marcel. Conclusion, ces actes font très rarement l'objet d'enquêtes et encore moins de condamnations". Car comme le rapporte un magistrat cité par l’OIP : "la parole d'un détenu sera toujours dévalorisée par rapport à la parole d'un surveillant".

Dans la trentaine d'affaires recensées par l’organisation qui ont abouti à une condamnation depuis dix ans, les surveillants ont en majorité écopé de peines de prison avec sursis. "Il y a bien deux poids, deux mesures", juge Cécile Marcel. "Un détenu condamné pour violences sur un agent peut prendre deux ans fermes, alors que dans le cas inverse, le surveillant se verra condamné à un an de prison avec sursis maximum".

"La violence des uns alimente alors celle des autres"

Le rapport ne souhaite pas pour autant minimiser les violences subies par le personnel pénitentiaire, ni jeter l’opprobre sur l’ensemble de la profession. "Le climat de tension et la méconnaissance de chacun entraîne un cercle de violence qui s’auto-alimente", analyse la directrice. "On a réduit les interactions entre surveillants et détenus aux seuls conflits. Chacun a peur de l’autre, la violence des uns alimente alors celle des autres". S’ajoutent à cela d’autres facteurs qui exacerbent ce climat : augmentation de la surpopulation carcérale, dégradation des conditions de détention, formation expéditive des agents pénitentiaires, difficultés de recrutement…

Exigeant plus de transparence, l'OIP demande la publication de données sur le nombre de poursuites et de condamnations de personnels pénitentiaires. D’autres pistes peuvent, selon elle, être également étudiées, comme revoir la formation des agents ou encore permettre les saisines individuelles de l'inspection générale de la justice sur le modèle de l'IGPN, la police des polices. "Mais la clé serait surtout de remettre de l'humain au sein de l’univers carcéral", conclut Cécile Marcel. Une tâche pour le moins ambitieuse.

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