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Mondial-2019 féminin : pourquoi les sélections arabes sont-elles toujours absentes ?

La sélection algérienne des moins de 20 ans.
La sélection algérienne des moins de 20 ans. Facebook - Naima Laouadi

Aucune sélection arabe n’a réussi à se qualifier pour la phase finale du mondial féminin depuis 1991. Comment expliquer leur absence, alors que de nombreuses footballeuses arabes sont parvenues à jouer dans les rangs de clubs européens ?

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Le football arabe est à nouveau absent de la Coupe du monde féminine, organisée cette année en France. Du Machrek au Maghreb, aucune sélection arabe n’a réussi à faire ses preuves sur le plan international en atteignant la phase finale d’un mondial, depuis la première édition organisée en 1991.

Pourtant, les femmes du monde arabe ont pu imposer leur marque dans bon nombre de sports réservés jusqu'alors aux hommes, y compris le football. Des compétitions et des tournois sont organisés dans un certain nombre de pays arabes, et ont été l'occasion pour des joueuses de se mettre en valeur, de jouer en équipes nationales et même, pour certaines d’entre elles, d’être recrutées par des clubs européens.

Cependant, la présence des sélections arabes à des tournois internationaux s'est limitée à seulement quatre participations à une phase finale de la Coupe d’Afrique des nations (Algérie, Tunisie, Égypte et Maroc), tandis que la Jordanie est la seule équipe féminine arabe à avoir jamais participé à une édition de la Coupe d'Asie, en 2014.

Des compétitions locales de niveau modeste

Parmi les principales raisons qui empêchent le développement du football arabe, figurent le niveau modeste des compétitions féminines organisées par les fédérations nationales et l'absence d'institutions chargées de superviser ce sport dans les pays arabes. C’est dans ce contexte que le football tente de s'imposer, aux côtés d'autres disciplines dans lesquelles les femmes arabes ont excellé lors des plus grands événements continentaux et internationaux, tels que l'athlétisme ou le handball.

Les compétitions féminines organisées localement n'ont pas encore atteint le niveau professionnel. Le championnat féminin algérien, considéré comme l'une des compétitions les plus importantes du monde arabe, fait figure d’exception au niveau de la performance, indique l'ex-présidente de la Ligue nationale tunisienne de football féminin, Fatima Fourati, interrogée par France 24.

En outre, l'absence de compétitions continentales africaines ou interarabes "n'aide pas les équipes féminines à améliorer leur niveau", déplore de son côté la sélectionneuse des Algériennes des moins de 20 ans, l’ancienne internationale Naïma Laouadi.

Les championnats nationaux arabes ont toutefois permis à des joueuses de s'imposer dans des clubs européens, comme l’attaquante tunisienne Mariam Houij, qui joue pour le champion turc Atasehir Belediyesi Spor et a été élue meilleure footballeuse du championnat de Turquie, rappelle Fatima Fourati. "Il existe, malgré les obstacles qui entravent le développement de leurs carrières, des joueuses arabes de haut niveau", insiste-t-elle.

Un grand manque de moyens

Les clubs féminins arabes souffrent surtout d'un grand manque de moyens. L'entraîneure marocaine Fadwa Charnan, regrette ainsi le "très faible soutien financier reçu par les équipes féminines", qui ne favorise pas leur développement et prive au passage les joueuses de stabilité financière.

"Le talent est là, mais il ne suffit pas seulement d’en avoir pour former des footballeuses de niveau international", abonde Naïma Laouadi, cadre technique de l’Association sportive féminine Ittihad Amel Chéraga, la seule école qui se préoccupe du football féminin à Alger.

Il n’est pas impossible, selon Naïma Laouadi, qui a évolué dans plusieurs clubs européens durant sa carrière (1992-2006), qu’un jour une sélection arabe parvienne à se qualifier pour un mondial. Mais cela exige, d’après elle, "que les pays arabes s’occupent de ce sport, en permettant notamment aux championnats féminins locaux d’accéder au professionnalisme, car il n'est pas raisonnable qu'une joueuse de l'équipe nationale ne reçoive pas de salaire mensuel".

Le football : un sport masculin ?

Un autre facteur joue un rôle non négligeable dans le faible niveau affiché par le football féminin dans le monde arabe : la perception selon laquelle le football serait un sport masculin. L'entraîneure Fadwa Charnan a évoqué les difficultés rencontrées par les clubs féminins avec certaines familles, pour les convaincre de laisser leurs filles pratiquer ce sport.

Le regard masculin porté sur la pratique du sport par les femmes, y compris le football, est "un prolongement naturel de la position historique, culturelle et même psychologique des femmes" dans les sociétés arabes, confie à France 24 Saïd Jafar, docteur en sociologie et philosophie.

"On sait que l’espace public dans l’histoire arabe était réservé aux hommes pour des raisons liées à l’honneur et à la virilité, souligne-t-il. Cette tendance, qui a été renforcée ultérieurement par une adaptation de l’islam à des coutumes tribales et sahraouies, s’est transformée en une règle, dans les sociétés orientales, selon laquelle la place de la femme est à la maison et celle de l’homme en dehors. Ce qui a provoqué une restriction des libertés et des marges d’espace pour la femme arabe".

"Certains responsables politiques, poursuit Saïd Jafar, exploitent ce fait historique en l'alimentant et en l'encourageant pour faire face aux vagues de la modernisation et des transformations sociales, qui touchent les nouvelles générations, et donc les jeunes femmes."

Saïd Jafar nuance cependant et souligne que des évolutions sont en cours dans certains pays. Comme la présence de certaines femmes dans les tribunes des stades. "Les groupes de supporteurs de clubs marocains, notamment ceux du Wydad et du Raja Casablanca, accueillent un certain nombre de femmes. Même si leur nombre n’est pas comparable à celui des hommes, il constitue cependant un indicateur initial et encourageant sur la pénétration de ces modèles historiques figés, qui s’inscrit dans une tentative de les moderniser et de les démanteler, même à un degré limité."

Absence de volonté politique

L'intérêt de certains pouvoirs arabes porté aux sports féminins, notamment au football, a bien souvent un but esthétique politique destiné à séduire les Occidentaux. Mais le manque de franchise et de moyens empêchent le succès d’un tel projet qui concerne une moitié de la société, à savoir les femmes.

"La plupart des pays arabes ne s'intéressent au football féminin que pour convaincre l'opinion publique internationale qu'ils attachent une importance particulière au secteur du sport féminin, parmi lesquels le football", regrette Fatima Fourati.

Travailler pour dépasser la perception actuelle des sportives dans le monde arabe est une bataille qui ne concerne pas seulement les femmes. C'est une "mission historique pour les femmes et les hommes", affirme le docteur Saïd Jafar, "mais aussi de plus en plus d'intellectuels et d'institutions de médiation tels que des partis politiques, des syndicats et des ONG".

Saïd Jafar estime que "l'accent qui sera mis sur l'école et les programmes d'éducation sera crucial pour changer les mentalités quant aux relations avec les femmes, leurs libertés et leur place dans l'espace public, y compris dans les stades, les clubs et les gymnases". Mais il souligne que "la perception des pouvoirs et des régimes politiques de la liberté et de l’espace public joue un rôle important, si ceux-ci sont prêts à moderniser et à démocratiser leurs sociétés, il y aura plus de chances pour les femmes de se libérer et de réussir dans tous les domaines, y compris dans le sport, que ce soit pour les sportives et les supportrices". Et de conclure : "Pour atteindre ce but, la bataille culturelle et juridique est encore longue, et nécessite beaucoup de souffle".

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