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"Les urgences, c’est un peu un point d’échec de notre système de santé"

Des personnels des urgences manifestent à Paris le 11 juin, près du ministère de la Santé.
Des personnels des urgences manifestent à Paris le 11 juin, près du ministère de la Santé. Philippe Lopez, AFP

Alors que la loi Santé est examinée mardi au Sénat, les personnels des urgences restent mobilisés pour réclamer de meilleures conditions de travail. Pour l’économiste de la santé Claude Le Pen, il faut mieux réguler l'afflux des patients.

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Le personnel des urgences hospitalières, à bout, restait mobilisé pour une nouvelle journée d'action organisée, mardi 11 juin, à l'appel de l'intersyndicale CGT, FO, Sud, CFE-CGC. Des manifestations ont eu lieu devant le ministère de la Santé à Paris et devant les Agences régionales de santé (ARS), et selon le collectif "Inter-urgences", 95 services étaient en grève.

Alors que le Sénat doit adopter dans la journée le projet de loi Santé porté par la ministre Agnès Buzyn, les soignants, qui ont entamé un mouvement social il y  a trois mois, continuent de dénoncer leurs conditions de travail.

Pourquoi la situation des urgences s’est-elle autant dégradée en France et quelles solutions peuvent être envisagées ? Claude Le Pen, économiste de la santé, professeur à l'université Paris-Dauphine où il dirige le master d'économie de la santé, a répondu aux questions de France 24.

France 24 : Pourquoi ce mouvement intervient-il aujourd’hui et pourquoi prend-il une telle ampleur ?

Claude Le Pen : Cette mobilisation est inédite mais la situation des urgences n’est pas nouvelle : il y a des tensions aux urgences depuis longtemps. Les patients s’y rendent parce que c’est ouvert, gratuit et facile d’accès. Ils veulent être pris en charge rapidement.

Face à cela, les médecins libéraux font moins de gardes, ils sont moins nombreux et débordés. On aboutit donc à des situations tendues, avec des attentes très longues à l’hôpital.

Les patients sont aujourd’hui attirés par l’hôpital, qui offre des soins de niveau plus poussé, mais il y a une mauvaise appréciation de ce qu’est l’urgence.

Depuis quand la situation des urgences se dégrade-t-elle de la sorte ?

Il n’y a pas eu de tournant brutal. La situation a évolué petit à petit et a atteint ce point d’exacerbation. Cet afflux de patients, de plus en plus important, est problématique depuis plusieurs dizaines d'années (près de 21 millions de passages en urgence ont été recensés en 2016 contre 10,1 millions en 1996, NDLR).

On peut regretter que des rapports qui alertaient dès les années 1990 sur la situation des urgences n’aient pas suffisamment été pris en compte. Jusqu’à présent, les personnels prenaient sur eux. L’exercice réel de la grève, les gens qui prennent des arrêts maladies, constituent des modalités nouvelles pour des soignants qui, par le passé, continuaient à travailler durant les mobilisations sociales. Ces formes nouvelles de luttes correspondent à une situation d’exaspération. Aujourd'hui est sorti le rapport sur le décès d’une patiente à Lariboisière (une femme avait été retrouvée inanimée douze heures après son admission aux urgences de l’hôpital parisien en décembre 2018, NDLR). Il montre que les erreurs commises sont bien liées à l’encombrement des urgences et à la précipitation… Cela illustre la gravité de la situation aux urgences. Mais pour le reste, pour ce qui est de l’hospitalisation programmée, les choses ne sont pas aussi dramatiques.

Quelles solutions le gouvernement peut-il apporter ?

Il y a un concept sur lequel il est indispensable de s’appuyer, c’est celui de la gradation des soins. Il s’agit de rendre plus effectifs les filtres avant une admission aux urgences. Pour cela, il faut développer des hôpitaux de proximité avec des services d’urgences plus légers, qui font le tri entre les petites urgences et les vitales puis envoient les patients vers les services appropriés. Aujourd’hui, tout le monde va dans les mêmes CHU ou hôpitaux. L’idée est de mieux moduler l’afflux . Certaines propositions de la loi santé vont dans le bon sens. Par exemple, cette mesure de création de 500 à 600 hôpitaux de proximité, alors qu’il n’en existe que 243 aujourd’hui…

Une autre mesure intéressante est le regroupement des médecins. Ce qui empêche les médecins libéraux de prendre davantage en charge les patients, c’est notamment le manque d’organisation et de structures. Créer des lieux avec des tours de garde organisés par des médecins libéraux peut constituer une solution. À la vision verticale de la gradation des soins il faut ajouter une vision territoriale, et la loi santé s’y attache un peu.

Ne faut-il pas également augmenter le personnel des urgences et débloquer davantage de moyens, comme le réclament les professionnels mobilisés ?

Oui certainement, il faut le faire. Mais attribuer plus de moyens aux urgences peut être ambigu, car il ne faudrait pas que cela entraîne un afflux de patients plus important encore. Il faut combiner une augmentation des moyens et une meilleure régulation des patients en amont.

Les conditions de travail des personnels sont compliquées, c’est une réalité. Il n’y a pas de solution miracle. La restructuration des urgences nécessitera des moyens et de l’imagination.

Elles ont longtemps été le parent pauvre de l’hôpital : les médecins prestigieux n’y exerçaient pas – ce qui heureusement a changé.

Les urgences, c’est un peu un point d’échec de notre système de santé, on n’a pas réussi à coordonner les différentes offres hospitalières, et on est aujourd’hui débordés.

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