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Erica Malunguinho, élue de Sao Paulo : "Il est très dangereux d'être LGBT au Brésil"

Erica Malunguinho, de passage au rencontres Afrocyberféminismes, organisés à la Gaîté Lyrique à Paris, le 14 juin 2019.
Erica Malunguinho, de passage au rencontres Afrocyberféminismes, organisés à la Gaîté Lyrique à Paris, le 14 juin 2019. Mélissa Barra, France 24

Le Tribunal suprême du Brésil a décidé jeudi de criminaliser l'homophobie. France 24 s'est entretenu avec Erica Malunguinho, la première femme noire et transgenre à être élue au Parlement de Sao Paulo, lors de son passage à Paris.

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France 24 : Quel sens donnez-vous à la décision du Tribunal suprême brésilien de criminaliser les comportements homophobes et la transphobie en attendant qu'une loi soit adoptée par le Congrès ?

Erica Malunguinho : Je reste prudente par rapport à cette décision. Le Sénat fédéral discute en ce moment d'un projet qui exempterait les Églises et temples religieux de cette sanction. Il ne faut pas oublier que la religion chrétienne est enracinée dans le projet notre civilisation, dans les fondements de la nation brésilienne.

Par ailleurs, je considère qu'en tant que membre d'une communauté historiquement opprimée et criminalisée, nous ne devrions pas nous réjouir de la criminalisation des autres. Mon programme s'oppose à toute forme de pénalisation, car cette punition alimente une industrie très puissante, celle de l'incarcération.

L'histoire de mon pays montre que ces mesures sont inefficaces. Il existe une loi, promulguée en 2006 sous le nom de loi Maria Da Penha, qui punit les auteurs de violences de genre et qui protège désormais aussi les femmes trans. Malgré son adoption, les indices de féminicides sont très élevés [en 2018, plus de 4 250 femmes ont été assassinées, NDLR].

Le Brésil a criminalisé le racisme. Mais, dans le même temps, la loi autorise les auteurs d'injures racistes à payer une caution pour être libérés. Cette décision du Tribunal suprême a donc une importance symbolique, mais nous nous battons surtout pour un pacte social qui protège les minorités et réduit les inégalités.

Les minorités LGBT vivent-elle dans la peur au Brésil ?

Oui, elles sont soumises à la violence au quotidien. Être LGBT au Brésil signifie ne pas pouvoir circuler librement dans les rues, dans certains espaces et quartiers, de peur d'être agressé. Cette discrimination concerne toutes les classes sociales dans distinction. Les taux de violence et d'homicides contre des membres de la communauté sont alarmants. Il est très dangereux d'être LGBT au Brésil [selon le ministère brésilien des Femmes, de la Famille et des Droits humains, le nombre d'homicides de personnes LGBT est passé de 5 en 2011 à 193 en 2017, NDLR].

Dans ce contexte-là, vous, femme transgenre et noire, avez été élue en octobre 2018 au Parlement de Sao Paulo, la ville la plus dangereuse du Brésil pour les personnes LGBT. Qu'est-ce que cela révèle des mentalités dans votre pays ?

Oui, c'est une première, mais il faut nuancer. Des femmes trans ont déjà été élues à échelle municipale dans l'État de Piaui et à Salvador, dans l'État de Bahia. Parmi les centaines de candidats du camp progressiste, il y avait de nombreuses femmes noires. Je tiens à rappeler que la plus grande communauté noire du monde hors de l'Afrique se trouve dans l'État de Bahia, dans l'est du pays [ils sont environ 11 millions sur 15 millions d'habitants, NDLR]. La région vient d'élire sa première députée noire.

Dans le pays, la moitié de la population se définit comme afro-descendante. Cependant, il n'y a que 13 femmes noires sur 513 députés au Congrès.

Notre nombre est très réduit, mais le bruit que nous faisons est énorme et nous sommes les seules à offrir aux Brésiliens un horizon différent de tout ce qui a été proposé jusqu'à présent. Nous représentons un repositionnement politique de la société.

Vous avez été élue avec le Parti Socialisme et Liberté (PSOL). La gauche traditionnelle représentée par le PT a-t-elle failli dans sa défense des droits humains ?

Le conservatisme brésilien a des racines profondes. On le retrouve même dans les partis qui ont historiquement représenté la gauche. L'intellectuelle Maria Aparecida Bento parle dans ses recherches de "pactes narcissiques des blancs" : dans la réalité brésilienne, les progressistes et les forces conservatrices peuvent coexister dans une même matrice, où la pensée alternative est insuffisante.

Dans le paysage politique, nous représentons une forme plus radicale et efficace. Nous considérons qu'un parti ne peut pas être considéré comme de gauche s'il ne met pas la question raciale et coloniale au cœur de ses préoccupations. Cela passe par la production, par exemple, de politiques de réparation et de redistribution des terres.

Il y a plus d'un an, Marielle Franco, conseillère municipale de Rio de Janeiro et activiste noire LGBT a été assassinée. En mars 2019, deux anciens policiers ont été arrêtés. Selon vous, la justice avance-t-elle assez vite ?

Au Brésil, des crimes comme celui-là ont lieu tous les jours. Lorsqu'un jeune noir se fait assassiner, lorsqu'un Afro-Brésilien se fait incarcérer, il s'agit de crimes politiques. Le meurtre de Marielle est un crime politique à caractère institutionnel. Marielle enquêtait sur le quotidien de jeunes noirs des villes périphériques et des favelas face à la violence des unités de police pacificatrice (UPP), déployées pour contrôler les quartiers pauvres. Elle dénonçait la violence institutionnelle.

Derrière tout ceci, il y a un système de sécurité publique extrêmement complexe. L'État a déclaré la guerre à la société civile dans les favelas. Au lieu de s'attaquer aux problèmes d'éducation, d'accès à l'emploi, au logement et aux transports, l'État déploie les forces de l'ordre. Un choix raciste à mon sens. Marielle a été assassinée car elle a ouvert une réflexion sur ce que ça signifie au Brésil d'être noire, lesbienne et pauvre.

 

Erica Malunguinho était invitée aux rencontres #Afrocyberféminismes, organisées régulièrement à la Gaîté Lyrique à Paris.

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