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De la presse au grand écran : l'image tragique du petit Alan Kurdi à nouveau en question

Le petit Syrien Alan Kurdi, dans une fresque hommage par les street artist allemands Justus Becker et Oguz Sen, à Francfort le 4 juillet 2016.
Le petit Syrien Alan Kurdi, dans une fresque hommage par les street artist allemands Justus Becker et Oguz Sen, à Francfort le 4 juillet 2016. Arne Dedert, dpa, AFP

Près de quatre ans après les images terribles du petit Syrien Alan Kurdi retrouvé noyé sur une plage turque, le destin tragique de cet enfant migrant a inspiré un film. Mais sa famille affirme ne pas avoir été consultée.

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Le 2 septembre 2015, Alan Kurdi, 2 ans, et sa famille syrienne d'origine kurde ont tenté de traverser la mer Égée pour rejoindre la Grèce. Leur bateau, surchargé, a coulé près des côtes turques, provoquant la mort du petit garçon, de son frère Ghalib, 4 ans, et de leur mère Rehanna. À cette période, des milliers d’enfants avaient déjà péri, tués par la guerre civile en Syrie ou noyés en mer Méditerranée en tentant de rejoindre l'Europe. Des milliers d’autres ont continué à mourir les années suivantes.

Mais la photo du petit Alan (les médias l’ont d’abord appelé "Aylan" par erreur), baskets, short bleu et T-shirt rouge, le visage enfoui dans le sable, a choqué l'opinion publique et a suscité l'émotion à travers le monde. Dans cette image, déchirante sans être macabre, le visage de l'enfant n'apparaît pas et sa posture suggèrerait presque plus le sommeil que la mort.

"Je n’arrêtais pas de penser à cette photo. C’était si bouleversant, si triste", se souvient Omer Sarikaya, un réalisateur turc qui tourne un film inspiré de la mort du petit garçon. Intitulé "Bébé Aylan (la mort en mer)", le film, dans lequel joue Steven Seagal, suscite la colère de la famille d’Alan Kurdi, qui affirme ne pas avoir été consultée.

"Je m'attendais à ce que quelqu'un d'autre tourne ce film", affirme Omer Sarikaya à France 24 dans une interview téléphonique. "Mais personne ne l'a fait, donc j'ai décidé de m'en occuper et de montrer au monde ce qui se passe ici", assure le réalisateur qui tourne son film à Bodrum, en Turquie, près du lieu où a été retrouvé le cadavre du petit Alan.

Problème éthique

La controverse autour du film s’inscrit dans un long débat sur l’exploitation par les médias des images d’Alan Kurdi et de l'histoire qu’elles racontent. Rarement des photos ont circulé aussi largement et ont fait l'objet d'autant de discussions que ces trois clichés du petit garçon sans vie prise par le journaliste turc Nilufer Demir, de l’agence de presse Dogan. Quelques minutes après leur première diffusion, les médias du monde entier ont fait face à un dilemme familier : faut-il publier des images aussi terribles ? Si oui, comment ? Et pourquoi pas d’autres images encore ?

Dans un documentaire pour la télévision publique néerlandaise, résumé ensuite dans un article du journal Ethics in the News, les réalisateurs Misja Pekel et Maud van de Reijt décrivent comment les rédacteurs en chef ont buté sur des questions d'éthique, de droit à la vie privé, de respect pour le deuil des victimes, et d'impact des photos sur le public. Quelle image choisir à la une des journaux ou en position secondaire ? Faut-il les publier tout court ?

Certains ont choisi de publier la photo d'un policier turc portant doucement le corps d’Alan Kurdi, évoquant la compassion. D’autres ont choisi l’image plus alarmante du petit garçon face contre sol. D’autres encore ont préféré un troisième cliché, montrant le même policier, débout près du cadavre, notant quelque chose sur son calepin – une métaphore du détachement froid avec lequel les réfugiés morts sont traités comme des statistiques.

Alerter les consciences

"Je n’étais pas le seul à ressentir une gêne profonde en voyant un petit de deux ans, victime d’une guerre au Moyen-Orient, échoué aux portes de l’Europe", se souvient Jamie Fahey, du Guardian, dans un article expliquant la décision du journal britannique de publier les photos. "C’était le moment où une crise qui consistait en des débats abstraits sur des idéologies, des statistiques et des terminologies est subitement devenue une crise centrée sur des gens."

Dans certains cas, les rédacteurs en chef ont décidé de ne pas publier les photos, puis ont changé d'avis quand elles ont inondé les réseaux sociaux, illustrant le pouvoir de ces derniers sur l'agenda médiatique.

La mort d’Alan Kurdi a également souligné combien les photographes avaient le pouvoir d’alerter les consciences à propos d'une crise, de former l’opinion publique et de susciter une réponse politique. Quelques heures après que les images sont devenues virales, les donations à des organismes de charité ont explosé. En quelques jours, certains des gouvernements les plus intransigeants ont annoncé des revirements politiques radicaux sur la question migratoire (même s’ils n’ont pas duré longtemps). Au Royaume-Uni et en Australie, les conservateurs au pouvoir ont accepté du jour au lendemain de réinstaller des milliers de réfugiés syriens.

Une photo devenue symbole

La même technologie qui a permis aux images d’être relayées partout a permis aux internautes d’éditer ce matériel, générant des galeries de memes avec des images truquées du petit Aylan dans un but provocateur ou humoristique.

Les caricaturistes du monde entier ont offert leur vision de la mort du petit garçon, suscitant parfois la controverse, comme le journal français Charlie Hebdo qui a imaginé un Alan Kurdi adolescent harcelant des jeunes filles lors du réveillon du Nouvel An à Cologne en Allemagne qui a dégénéré cette année-là.

"Alan est devenu un symbole brandi par différents camps, s'opposant parfois, avec ceux qui voulaient que l’Europe ouvre ses portes aux migrants et ceux qui prônaient le contraire", affirme Misja Pekel, réalisateur du documentaire néerlandais, à France 24.

La famille pas consultée

Le père d’Alan, Abdullah Kurdi, seul membre de la famille à avoir survécu au naufrage, a été particulièrement éprouvé par l’attention médiatique constante. Après avoir perdu ses proches en mer, Abdullah Kurdi s’est déjà vu dépossédé de son histoire plusieurs fois. Dans les jours qui ont suivi la mort de sa famille, il a dû se battre contre ceux qui l’accusaient à tort d’être un passeur. Des politiciens se sont servis de lui comme d’un pion pour faire avancer leur agenda, notamment les dirigeants kurdes qui ont cherché à faire passer son fils pour un martyr de la lutte des Kurdes pour l’auto-détermination.

Maintenant que l'histoire de sa famille a inspiré un film, Abdullah Kurdi se sent à nouveau dépossédé de son chagrin et de la mémoire de ceux qu’il aimait. "Ils ne m'ont pas consulté", a-t-il affirmé à la chaîne de télé kurde Rudaw, menaçant d'aller en justice pour stopper le film. "Je ne peux pas voir un film dans lequel mon fils est vivant […]. Ces images me font vraiment mal."

Sa sœur, Tima Kurdi, qui vit au Canada et qui a écrit un livre sur son neveu intitulé "Le petit garçon sur la plage", s’est dite bouleversée dans une interview à la chaîne canadienne CBC. "J’ai le cœur brisé", a-t-elle affirmé, confirmant que personne dans l’équipe du film n’avait demandé la permission de raconter cette histoire : "Cela fait vraiment mal. […] Ils l’appellent ‘Aylan’ alors qu'il s'appelle ‘Alan’. Ils affirment qu’il avait 3 ans, et non 2 ans. Que peuvent-ils savoir à propos de ma famille pour en faire un film ?" Tima Kurdi a ajouté que la famille avait refusé de nombreuses offres pour adapter son livre en film : "On ne peut pas. On n’est pas prêts."

"Un film sur tous les réfugiés"

Interrogé par France 24, le réalisateur Omer Sarikaya a affirmé qu’il n’avait pas lu le livre de Tima Kurdi et qu’il n'avait pas axé son film sur le destin tragique de cette famille en particulier. Il a assuré au contraire s’être inspiré de plusieurs histoires, y compris d’interviews avec des réfugiés qui ont réussi à rejoindre l’Europe et d'autres qui attendent toujours en Turquie. Il a ajouté avoir prévu d’établir un lien avec la mort, le mois dernier, d’un petit garçon mexicain et de son père dans le Rio Grande, à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

"Ce n'est pas un film sur Alan Kurdi, mais un film sur tous les réfugiés", assure-t-il, malgré le titre et l'affiche du film, qui dépeint l’image d'un petit garçon en T-shirt rouge, face contre terre. Omer Sakiraya se dit prêt à rencontrer la famille et à les inviter à la première du film, même s'il estime que ce n’est pas à lui de prendre contact en premier avec cette famille en deuil. "Les images de réfugiés, et les histoires qu'elles racontent, sont exposées à la vue de tout le monde", affirme-t-il. "Personne ne peut les contrôler."

Le cinéaste insiste sur le fait que personne ne tirera de profit financier du film qu’il espère terminer en septembre. "Tous les acteurs travaillent bénévolement", a-t-il assuré. "Personne ne se fait d’argent sur le dos de cette histoire. Tous les profits iront à des œuvres de charité, à l’Unicef", a-t-il ajouté.

Humanité

Selon l’auteur du documentaire néerlandais Misja Pekel, l’intention du réalisateur revêt une importance cruciale sur ce genre de sujet sensible. "Est-ce qu'il fait ça pour l’argent ou pour l’humain ? C’est là toute la différence."

Misja Pekel s’attend à ce que, en tant qu’œuvre de fiction, "Bébé Aylan" ne soit pas un récit fidèle à la réalité, bien que le film puisse porter un message puissant. "Il reste beaucoup de choses à éclaircir au sujet de ce qu’il s’est réellement passé sur cette plage de Bodrum. On n'a pas pu tout vérifier, donc on a laissé de côté certaines parties dans notre documentaire. Les cinéastes, eux, peuvent se réfugier derrière la fiction", explique le documentariste.

"C’est un sujet ultra-sensible, on parle de la mort d’un petit garçon retrouvé sur une plage", poursuit-il. C’est toujours si confus et si frais que c’est peut-être un sujet idéal pour un film. Mais, en même temps, c’est une histoire sur l’humanité – et, espérons-le, ce sera aussi un film sur l’humanité."

Ce texte a été adapté de l'anglais par Yona Helaoua. Pour le lire dans sa version originale, cliquez ici.

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