Accéder au contenu principal

La Zone de libre-échange continentale africaine est lancée, mais "tout reste à faire"

Les chefs d'État africains réunis lors de la cérémonie de clôture du sommet de l'Union africaine à Niamey, le 8 juillet 2019.
Les chefs d'État africains réunis lors de la cérémonie de clôture du sommet de l'Union africaine à Niamey, le 8 juillet 2019. Issouf Sanogo, AFP

Sécurité, transports, définition du "made in Africa"… Lancée dimanche, la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlec) soulève des questions de fond sur la coopération entre les pays du continent.

Publicité

Le défi est colossal. La Zone de libre-échange continentale africaine (Zlec) constituera à terme le plus grand marché commun du monde. Pour l'heure, une première phase symbolique a été lancée, dimanche 7 juillet, lors du sommet de l'Union africaine (UA) à Niamey, au Niger.

À terme, l’objectif est d'organiser le libre-échange à l'échelle du continent africain pour au moins 90 % des produits. Pierre Jacquemot, chercheur à l’Institut de Relations internationales et stratégiques (IRIS) et ex-ambassadeur français au Kenya, au Ghana et en RD Congo, revient sur les défis qui attendent les dirigeants africains. Ces derniers se sont donné un an pour concrétiser cette union économique singulière avec une naissance prévue pour le 1er juillet 2020.

France 24 : En quoi la Zlec est-elle innovante pour le continent africain ?

Pierre Jacquemot : Il existe déjà huit zones de libre-échange interrégionales, dont certaines très avancées, comme en Afrique de l’Est ou en Afrique australe. Les gouvernements des pays africains ont travaillé jusqu’ici à une échelle territoriale limitée. L’innovation majeure réside dans la levée des droits de douane, qui va concerner une zone continentale immense s’étendant d’Alger au Cap [Afrique du Sud] et de Dakar [Sénégal] à Djibouti. La Zlec regroupe 54 des 55 pays de l’Union africaine – l’Érythrée étant le seul pays à ne pas y avoir adhéré.

Le projet n’est pas nouveau, il renvoie au panafricanisme des années 1960. Mais aujourd’hui, il est signé et cela marque déjà un grand pas. Il faut dire que la donne est nouvelle, car les économies africaines vont beaucoup mieux depuis l’année 2000, grâce à l’annulation de dettes massives de la part des bailleurs de fonds internationaux. De nombreux pays connaissent une croissance significative. Et il est plus facile d’engager des réformes lorsque l’on ne se trouve pas en situation de crise et d’endettement très élevé – même si la situation économique n’est pas satisfaisante sur tous les plans, notamment en matière de satisfaction des besoins essentiels des populations.

Qu’est-ce qui pourrait freiner ce grand projet d’intégration ?

Au-delà des problèmes techniques d’harmonisation des règles commerciales, il existe des tensions politiques. Par exemple, celles entre le Maroc et l’Algérie ont pour conséquence la fermeture de la frontière entre les deux pays, ce qui oblige à passer par l’Espagne pour les échanges commerciaux.

Les échanges pâtissent aussi de l’insécurité dans certaines régions comme le Sahel, en particulier entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, dans la région des Grands Lacs, ou encore dans un pays comme la Centrafrique, loin d’être sécurisé.

Le troisième grand défi est d’ordre logistique. Aujourd’hui, il coûte entre trois et six fois moins cher de faire venir un conteneur par la mer de Shanghai à Douala [Cameroun], que de transporter ce même conteneur sur la route entre Douala et N’Djamena [Tchad]. La plupart des infrastructures sont tournées vers l’exportation des marchandises en dehors du continent africain, c’est un héritage colonial. Il va donc falloir recentrer complétement les flux de marchandises à l’intérieur de l’Afrique.

Le défi est de taille car les infrastructures routières et ferroviaires sont défectueuses. À cela s’ajoute la persistance de pratiques anormales qui font encore augmenter les coûts de transport, comme des prélèvements d’argent inadéquats par des policiers ou des douaniers. L’intensification des échanges entre pays africains va devoir passer par ce qu’on appelle des corridors de développement.

La Zlec ne risque-t-elle pas de favoriser les économies les plus avancées au détriment des pays plus pauvres ?

En théorie, le libre-échange favorise tout le monde, mais quand les conditions de mobilité et de production ne sont pas égales, il y a des perdants. Les pays désavantagés sont les seize pays africains les plus enclavés car ils n’ont pas accès à la mer.

Nous avons eu le même problème en Europe, avec l’Irlande, le Portugal ou les pays de l’Est qui n’avaient pas le même niveau de développement que les Pays-Bas, l’Allemagne ou la France. C’est pourquoi nous avons mis en place le principe de solidarité qui permet de financer des infrastructures. Or cette question de la solidarité au sein de la Zlec n’est pas encore véritablement traitée.

Le 7 juillet, certains pays comme le Nigeria ont montré des réticences avant de finalement signer à la dernière minute. Que craignent-ils ?

Le principe de la Zlec est de favoriser le "made in Africa". Encore faut-il qu’on soit sûr que les produits échangés soient bien d’origine africaine… et c’est ce qui pose problème au Nigeria. Il faudra définir une "clause d’origine". La règle tournera probablement autour d'un minimum de 50 % du produit issu de fabrication africaine.

Le Nigeria et l'Afrique du Sud, soit les deux plus grandes économies africaines parvenues à se construire une base industrielle, ne voudraient pas être menacés par des importations venant de pays voisins, mais dont le contenu est d’origine asiatique, brésilienne, turque ou européenne.

Lors du sommet de l'UA à Niamey, les chefs d’État africains se sont lancé le défi de réussir à créer cette Zlec, mais tout reste à faire. Au-delà de la belle photo prise dans l’enthousiasme d’un sommet, au-delà de ce volontarisme sympathique, il faudra ensuite passer à l’acte et manifester une volonté politique permettant de relever tous ces défis dans la durée. Il faudra 10 ans minimum. On le voit aujourd’hui avec la construction européenne, cela prend du temps. Plus de 60 ans après le traité de Rome, nous sommes loin d’avoir achevé complètement l’Union européenne.

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.