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Féminicides en France : "Ces violences n’appartiennent plus à la sphère privée"

Des femmes manifestent lors du rassemblement contre les féminicides, place de la République à Paris, le 6 juillet 2019.
Des femmes manifestent lors du rassemblement contre les féminicides, place de la République à Paris, le 6 juillet 2019. Martin Bureau, AFP

Le gouvernement a promis lundi la tenue dès la rentrée d’un "Grenelle des violences conjugales" pour enrayer le nombre de féminicides. Une annonce saluée par Françoise Brié, directrice de la Fédération nationale solidarité femmes.

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En 2018, 121 femmes ont été tuées par leur compagnon ou leur ex-conjoint, soit un meurtre tous les trois jours. C’est le triste constat que dresse le gouvernement, mercredi 10 juillet, à travers ses chiffres officiels, trois jours après l’annonce par la secrétaire d'État Marlène Schiappa d’un "Grenelle des violences conjugales". Ces morts violentes ne constituent pas des "crimes passionnels", encore moins des "drames familiaux", mais des "féminicides conjugaux perpétrés par des hommes qui pensent détenir un permis de tuer", soutient le collectif Féminicides par compagnons ou ex qui en comptabilise 76 depuis le 1er janvier 2019.

Face aux chiffres qui continuent d’augmenter, plusieurs tribunes ont appelé le président et le gouvernement à agir. Une première intitulée "Protégez-les !", rédigée par un collectif de proches de victimes, a fait la une du Parisien le 29 juin. Un second texte, "Les féminicides ne sont pas une fatalité : Monsieur le président, réagissez", signé par la militante Caroline de Haas, a été publié le 4 juillet dans Le Monde.

Preuve que le sujet mobilise : des centaines de personnes se sont rassemblées, samedi 6 juillet, place de la République à Paris, à l’initiative du Collectif de familles et de proches de victimes de féminicides et de la Fondation des femmes, pour dénoncer ces violences. Mais si la prise de conscience gagne du terrain, elle doit s’accompagner de moyens efficaces pour enrayer ce fléau, estime Françoise Brié, directrice de la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF), réseau d’associations spécialisées dans l’accueil et l’accompagnement des femmes victimes de violences et ex-membre du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes.

France 24 : Qu’attendez-vous du "Grenelle des violences conjugales" annoncé par Marlène Schiappa pour la rentrée 2019 ?

Françoise Brié : C’est une bonne nouvelle. On se félicite aussi du rallongement du budget alloué au numéro d'écoute national "Violences femmes info", le 3919. Ce "Grenelle" sera un moment d’échanges et ne peut être que positif. D’autant que les violences conjugales peinent à reculer : 76 féminicides ont été recensés depuis le 1er janvier dernier, selon le collectif Féminicides par compagnons ou ex, contre 64 à la même période en 2018. Une tendance à la hausse qui pourrait encore s’accentuer dans l’année. En parallèle, le gouvernement a annoncé la généralisation du bracelet électronique d’ici peu afin de permettre aux victimes potentielles et à la police d’être prévenues de la présence d’un ex-conjoint violent dans un périmètre défini. On espère qu’une telle mesure – qui a déjà fait ses preuves en Espagne – pourra enrayer les chiffres.

Pour lutter contre ces violences, quelles actions semblent prioritaires ?

Plusieurs points nous semblent essentiels. Il faut d’abord repenser la coparentalité dans le cadre des violences conjugales. Après la séparation, beaucoup de femmes se voient dans l’obligation de fournir l’adresse de leur enfant ou de leur école, ce qui peut les mettre en danger. Bien sûr, il ne s’agit pas de séparer complètement l’enfant de l’agresseur mais plusieurs pistes peuvent être étudiées : l’interdiction de la résidence alternée, la suspension du droit de visite – selon la dangerosité du conjoint – ou encore le fait de ne pas communiquer l’adresse des enfants.

Tout doit être mis en œuvre pour assurer la sécurité de ces femmes. Dans ce cadre, les ordonnances de protection – une mesure qui vise à protéger les victimes de violences en mettant à l’écart le conjoint, qu’une plainte ait été déposée ou non – doivent être davantage délivrées par les juges aux affaires familiales.

L’autre urgence concerne l’augmentation des places dans des centres d’accueil spécialisés. On compte aujourd’hui 2 700 places réparties dans notre réseau d'associations en France. Un chiffre insuffisant au vu du nombre de demandes qui ne fait qu’augmenter d’année en année. L’État devrait également mettre à disposition plus de centres ouverts 24 heures sur 24 pour accueillir ces femmes en situation d’urgence.

>> À voir : "Féminicides en France : 'Nous avons besoin d’une mobilisation générale pour sauver ces vies'"

Comment expliquer que ces demandes d’hébergement d’urgence soient toujours plus nombreuses ?

Les violences conjugales tendent à être de moins en moins taboues. Elles n’appartiennent plus à la sphère privée. On peut le voir comme une conséquence du mouvement #MeToo. Les femmes s’expriment davantage, appellent les numéros d’urgence, toquent à la porte des associations. Il y a une prise de conscience globale contre ces violences. Cela s’explique également par l'importance des campagnes publicitaires, la communication du gouvernement, les médias qui relaient ces féminicides et même certaines œuvres culturelles qui abordent le sujet… Concrètement, si un ministre fait mention à la radio ou à la télévision du 3919, on imagine que cela aura une influence sur certaines victimes. Il faut donc qu’on continue de parler de ces féminicides et des dispositifs mis en place pour les enrayer. Car plus la sortie de violences se fait tôt, moins les conséquences se révéleront graves.

En matière de lutte contre les violences conjugales, l’Espagne fait figure de bon élève. Grâce à des mesures concrètes (bracelet électronique, ordonnances de protection…), 47 féminicides ont été recensés en 2018 contre 76 en 2008. Peut-on s’en inspirer en France ?

Bien sûr. Depuis 2003, l’Espagne a fait de la lutte contre les violences sexistes une grande cause nationale et a fait voter en 2004 une loi organique contre les "violences machistes". Depuis, elle a eu recours au port du bracelet électronique, a multiplié les ordonnances de protection et dispose de tribunaux spécialisés qui ne jugent que des cas de violences conjugales commises par les hommes sur les femmes. De ce fait, l’Espagne reconnaît que ce sont des violences de genre qui s’inscrivent dans un système de domination. En France, même si on observe des avancées législatives importantes, notamment avec la loi de 2010 relative aux violences faites aux femmes, on aurait tout intérêt à s’inspirer de nos voisins espagnols.

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