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Jour du dépassement : "Il faudra du temps avant d'espérer voir la date reculer"

De la fumée s'échappe de la centrale électrique Duke Energy de Sherills Ford (Caroline du Nord), aux États-Unis, le 29 novembre 2018.
De la fumée s'échappe de la centrale électrique Duke Energy de Sherills Ford (Caroline du Nord), aux États-Unis, le 29 novembre 2018. Chris Keane, Reuters

L'humanité vit "à crédit" depuis le 29 juillet. Deux jours plus tôt qu'en 2018, deux mois plus tôt qu'il y a vingt ans. À compter d'aujourd'hui, nous consommons plus de ressources naturelles que la Terre peut en produire en un an.

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Ce jour, baptisé "jour du dépassement", est calculé par le groupe de réflexion Global Footprint Network, en partenariat avec l'ONG WWF.

Pourquoi ce jour arrive-t-il toujours plus tôt dans l'année et quel impact ont les habitudes de tout un chacun sur l'épuisement des ressources naturelles ? France 24 a interrogé Aurélien Boutaud, docteur en sciences de l'environnement, consultant indépendant et chercheur associé au CNRS.

France 24 : Pourquoi dit-on que l'humanité vit désormais à crédit d'un point de vue environnemental ?

Aurélien Boutaud : Ce que l'on entend par jour du dépassement, c'est qu'à partir d'aujourd'hui, les services que la nature est capable de nous rendre annuellement sont dépassés. L'indicateur qui sert à calculer ce jour est l'empreinte écologique : elle mesure la surface de terres et de mers nécessaires pour répondre aux besoins de l'humanité afin de produire des ressources renouvelables (biomasse, alimentation, bois pour le chauffage), mais aussi d'absorber un certain nombre de pollutions, notamment le CO2 issu des énergies fossiles.

Au niveau mondial, cette empreinte écologique représente à peu près 18 milliards d'hectares, alors que les surfaces réellement disponibles se situent autour de 12 milliards. Le reste de l'année 2019 se fera donc – comme les années précédentes – sur un déficit.

Il faut savoir que cette situation est principalement liée à la consommation des énergies fossiles, donc aux émissions de gaz à effet de serre, que la biosphère [ensemble des organismes vivants qui se développent sur la Terre, NDLR] ne peut plus reséquestrer et qui vont alors s'accumuler dans l'atmosphère… générant alors le changement climatique.

Le jour du dépassement, toujours plus tôt dans l'année, a-t-il un lien avec le fait que nous soyons toujours plus nombreux sur Terre ?

La tendance est à la croissance démographique et à la stabilisation de l'empreinte écologique moyenne par habitant.

Si l'on note que les pays très riches commencent à stabiliser, voire à réduire leur empreinte écologique (ce qui est loin d'être gagné), il y a un problème d'inertie qui concerne notamment les pays très peuplés, comme la Chine et l'Inde. En effet, les pays en développement, eux, augmentent leur empreinte écologique par habitant. In fine, l'empreinte écologique continue d'augmenter chaque année, et la date du "jour du dépassement" avance petit à petit.

Quand on fait le calcul de l'impact environnemental à l'échelle mondiale, deux catégories de facteurs entrent en jeu : la démographie – car plus on est nombreux, plus y a d'impact – et le niveau de vie matériel.

On constate actuellement que le niveau de vie matériel est de plus en plus élevé, mais aussi que la croissance démographique continue d'augmenter. Or, si l'on fait varier le niveau de vie matériel, l'empreinte écologique peut bouger, de même que si l'on fait varier le facteur population. Aussi, on peut être plus nombreux, mais à condition d'avoir un niveau de vie matériel qui impacte moins (avec des modes de production et de consommation à l'impact moindre).

En regardant les tendances nationales dans les pays riches, on sent qu'il y a une prise de conscience qui s'opère au sein de la population (même si elle ne concerne pas la majorité). Malheureusement, la dynamique n'est pas du tout celle-ci dans les pays en développement qui estiment, légitimement, être en droit d'augmenter leur niveau de vie matériel comme l'ont fait nos pays il y a 40 ans. Or, ce développement se fait inévitablement dans un référentiel d'identification sociale tourné vers le consumérisme et la réussite sociale, à travers le "consommer plus".

Aussi, à cause de l'inertie et des phénomènes de démographie, nous sommes sur des mouvements inscrits sur des temps longs, et il faudra du temps avant d'espérer voir la date du jour du dépassement reculer. Dans l'immédiat, c'est à nos pays – les plus riches – de montrer l'exemple, car ce sont dans nos pays que les habitants ont l'empreinte écologique la plus importante.

Sur quoi pouvons-nous agir à notre échelle pour préserver les ressources et faire reculer le jour du dépassement ?

Les leviers d'action sur lesquels nous pouvons jouer au quotidien sont principalement l'alimentation, le logement et la mobilité.

Dans l'exemple d'un Français, un quart de son empreinte écologique est lié à son alimentation. Si l'empreinte écologique est forte sur le volet alimentaire, c'est parce qu'il y a une partie de production issue des animaux qui est très importante, puisque pour produire une calorie animale, il faut produire 3 à 12 calories végétales. Ce que l'on va manger est donc un levier sur lequel on peut agir. Il faudra alors privilégier le local, et réfléchir à la quantité de produits issus des animaux dans notre alimentation.

Le logement et la mobilité représentent, eux aussi, un poste de consommation important, notamment sur l'empreinte carbone. C'est pourquoi la question de la qualité de l'isolation du logement est un des gros enjeux de la transition énergétique, afin de réduire les besoins en énergie des bâtiments.

Il faut aussi essayer de faire en sorte que les biens divers et variés que l'on achète durent le plus longtemps possible, ce qui rejoint la problématique du gaspillage. Nous devons réfléchir au cycle de vie des produits qui ont chacun une empreinte écologique qui lui est propre. Plus longtemps on l'utilise, plus son empreinte écologique s'amortit.

À noter que l'empreinte écologique et l'empreinte carbone sont imputées au consommateur final. L'empreinte écologique de la France, c'est ce que les Français consomment, quel que soit l'endroit où ça a été produit sur la planète. Le risque est de pointer une responsabilité individuelle et de rejeter la faute sur le consommateur, alors qu'il y a évidemment une responsabilité de la structure économique et politique du pays dans lequel on vit. Il faut donc un accompagnement politique de cette transition, sans quoi cela risque d'être très compliqué.

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