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REPORTAGE

Les fantômes des collaborateurs des nazis hantent les rues de Vilnius

Des portraits de Jonas Noreika et de Kazys Škirpa ont été posés dans les rues de Vilnius pour critiquer la décision de la ville d'enlever une plaque et de débaptiser une rue à leurs noms.
Des portraits de Jonas Noreika et de Kazys Škirpa ont été posés dans les rues de Vilnius pour critiquer la décision de la ville d'enlever une plaque et de débaptiser une rue à leurs noms. Stéphanie Trouillard, France 24

À Vilnius, le débat sur le rôle des Lituaniens au cours de la Shoah a refait surface après la décision de la mairie de ne plus honorer la mémoire de deux officiers en raison de leur collaboration avec les nazis.

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Deux photographies en noir et blanc. Deux regards sévères qui vous fixent. Deux clichés de militaires en uniforme tout droit sortis du passé. Au début du mois d’août, ces visages ont été placardés sauvagement sur les murs du centre-ville de Vilnius.

Ces portraits sont ceux de Jonas Noreika et de Kazys Škirpa, héros de l’indépendance lituanienne pour certains, collaborateurs des nazis pour d’autres. Fin juillet, la mairie de la capitale lituanienne a choisi de retirer une plaque en hommage à Noreika, un officier accusé d’avoir participé à la Shoah, et de débaptiser une rue portant le nom de Škirpa, un diplomate lituanien aux opinions ouvertement antisémites. "Pour la plaque, la mairie de Vilnius a fait cela au petit matin, sans grande concertation. C’est surtout ce qui a exaspéré les soutiens de Noreika", explique Marielle Vitureau, correspondante de RFI dans les pays Baltes.

L'emplacement où se trouvait la plaque de Jonas Noreika sur la façade de la bibliothèque de l’Académie des sciences de Lituanie
Stéphanie Trouillard, France 24

En signe de protestation, leurs photos ont donc été affichées par dizaines dans les rues. Des bougies et des drapeaux lituaniens ont été déposés là où se trouvait l’ancienne plaque en mémoire de Jonas Noreika sur la façade de la bibliothèque de l’Académie des sciences de Lituanie. Une manifestation, réunissant quelques centaines de personnes, a même eu lieu pour dénoncer cette décision prise par la mairie.

La polémique a atteint son paroxysme lorsque la communauté juive lituanienne a annoncé le 6 août la fermeture de son siège et de la synagogue de Vilnius. "Nous l’avons fermée pendant plusieurs jours car nous avons reçu des lettres et des appels de menace", décrit Faina Kukliansky, la présidente de la communauté juive. "Nous avons pris temporairement cette décision en attendant la fin de cette période de confusion et de tension. Nous voulions naturellement protéger les membres de notre communauté. Je ne peux pas affirmer qu’ils étaient en danger, mais qu’il y a des épisodes qui nous inquiètent. N’oublions pas que 250 000 juifs de Lituanie ne se sont pas évanouis dans la nature. Nous avons le droit d’avoir peur."

"Une révélation dévastatrice"

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, près de 95 % des juifs du pays ont en effet été assassinés. Il s’agit de l’un des plus forts taux en Europe. Pour ne pas oublier ce passé et rétablir certaines vérités, la communauté juive, qui compte aujourd’hui 5 000 membres dans un pays de 2,8 millions d’habitants, se bat depuis de nombreux années, notamment pour que la ville retire cette plaque en hommage à Jonas Noreika. L'affaire a pris de l’ampleur lorsqu’en 2018 Grant Gochin, un Américain dont une partie de la famille juive lituanienne a été décimée au cours de la Shoah, a porté l’affaire devant les tribunaux. Dans son combat, il a trouvé un allié pour le moins inattendu : Silvia Foti, la propre petite-fille de Jonas Noreika.

Également citoyenne américaine, elle n’a découvert que récemment le véritable visage de son grand-père. "Tout ce que je savais sur lui, c’est qu’il était un héros qui avait combattu les communistes. Il était un martyr pour son pays, tué dans une prison du KGB à l’âge de 36 ans en 1947 après avoir mené une rébellion", raconte cette cinquantenaire qui vit à Chicago. En 2000, juste avant le décès de sa mère, elle lui promet d’écrire un livre en hommage à ce père disparu trop tôt. "Nous sommes alors allés en Lituanie avec mon frère pour l’enterrer. Au cours de ce séjour, nous avons visité une école qui porte son nom dans la ville de Sukoniai. Le directeur nous a alors dit qu’il avait reçu beaucoup de critiques lorsque ce choix avait été fait. J’ai été surprise et je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu : ‘À cause de ce qu’allaient dire les juifs car il est accusé d’en avoir tué’. J’ai failli m’évanouir. C’était la première fois que j’en entendais parler."

Dans un premier temps, Silvia Foti ne veut pas y croire. Elle veut sauver l’honneur de sa famille et décide de prouver que la rumeur était infondée. Journaliste de métier, elle se met à enquêter. Au bout d’une dizaine d’années de recherches, elle doit se rendre à l’évidence : "À l’été 2013, j’ai passé sept semaines en Lituanie à interviewer beaucoup de gens et à essayer de suivre les pas de mon grand-père sous l’occupation nazie entre 1941 et 1944. A la fin de mon séjour, j’ai été convaincue qu’il avait tout fait pour essayer d’éradiquer les juifs de son pays. Cette révélation a été dévastatrice." En août 1941, peu après l’arrivée des Allemands, Jonas Noreika était le chef du district de Šiauliai. Il aurait alors signé un document ordonnant le transfert des juifs de la région vers un ghetto et la saisie de leurs biens. Un millier d’entre eux ont été exécutés dans une forêt voisine un mois plus tard.

Vilnius, la Jérusalem du Nord
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"Un vrai déni"

Mais pour le Centre pour l’étude du génocide et de la résistance de Lituanie, ces accusations sont infondées. Noreika, qui a été déporté en mars 1943 au camp de concentration du Stutthof par les nazis pour s’être opposé à eux, n’aurait pas participé à la Shoah. "Leur position est de maintenir son statut de héros dans le pays. Selon eux, il n’a tué directement aucun juif. S’il a signé des ordres pour les envoyer dans le ghetto ou pour prendre leurs biens, c’était sous la contrainte des nazis", résume Silvia Foti. "Il y a vrai un déni sur le rôle de la Lituanie au cours de la Shoah. Il est plus facile de le considérer comme un héros et de penser que les Lituaniens étaient des victimes et non des bourreaux. Il est aussi plus facile de blâmer les Allemands pour tout. Je les comprends dans un certain sens car cela m’a pris près de dix ans à l’accepter."

Pendant des décennies, la Shoah a en effet été passée sous silence dans le pays. Sous l’occupation soviétique, les morts de la Seconde Guerre mondiale n’étaient pas différenciées. Dans la forêt de Ponar près de Vilnius, où la grande majorité des juifs de la ville ont été exécutés, le premier monument n’en faisait même pas mention et évoquait simplement des "victimes du fascisme". À l’indépendance, en 1991, après des décennies d'oppression, les Lituaniens se sont ensuite cherché des héros nationaux à l’image de Noreika. C’est à la fin des années 1990 que cette fameuse plaque a été inaugurée.

La forêt de Ponar ou Paneriai, lieu du plus grand massacre de juifs en Lituanie
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Regarder les faits objectivement et sans passion

Ce n’est que récemment que ce passé a refait surface, mais pour Faina Kukliansky, il va falloir encore un peu de temps avant que les polémiques ne s’apaisent. "Les historiens occidentaux ont fait des recherches. Ils ont examiné les documents et annoncé leurs conclusions il y a bien longtemps. Pourtant, en Lituanie, un historien ou un politicien les lisent d’une tout autre façon. Il essaient de manipuler les résultats de la commission internationale instituée par le président pour enquêter sur les crimes soviétiques et nazis", analyse la présidente de la communauté juive. "J’espère qu’un jour la situation s’améliora et que nous commencerons à regarder les faits et les documents objectivement et sans passion." Selon Marielle Vitureau, quelques changements sont déjà bien visibles. "L’histoire juive a une visibilité de plus en plus grande. On en parle plus grâce à un changement de génération qui s’intéresse au passé de la ville et du pays et qui a moins de complexe à discuter de cette histoire difficile", note la journaliste.

Bien que la plaque soit aujourd'hui retirée, Silvia Foti entend poursuivre sa démarche. La petite-fille de Noreika va tenir sa promesse et publier un ouvrage sur son grand-père, même si ce livre n’aurait certainement pas plu à sa mère. D’autres stèles et une école rendent encore hommage à cet encombrant ancêtre. Son combat n’est pas terminé : "La Lituanie est libre depuis près de trente ans. Il est temps qu’elle regarde enfin la face sombre de son histoire."

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