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Après six mois de contestation en Algérie, la "révolution" dans l’impasse

Des manifestants algériens dans les rues de la capitale, le 2 août 2019.
Des manifestants algériens dans les rues de la capitale, le 2 août 2019. Ryad Kramdi, AFP

Depuis le 22 février, l’Algérie est secouée par un mouvement de contestation populaire sans précédent. Quel bilan dresser de ces six mois de remise en cause presque quotidienne du pouvoir ? Quel avenir pour le mouvement ? Des éléments de réponse.

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"Ce n’est pas un mouvement de contestation, c’est une révolution qui a secoué l’Algérie", estime Farid Alilat, journaliste à Jeune Afrique et spécialiste de l’Algérie, dans un entretien à France 24 lorsqu’il porte un regard sur les six mois de manifestations qui ont fait chavirer le pouvoir algérien.

>> À voir : "Algérie : retour sur les dates clés de la mobilisation"

Le mouvement populaire est lancé le 22 février, place Maurice Audin à Alger. Né de l’exaspération après la candidature du président Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat, il n’a cessé de prendre de l’ampleur malgré le renoncement du chef de l’État. Ni le ramadan, ni les vacances, ni même les fortes chaleurs n'ont eu raison de la détermination du peuple. Il faut dire qu’après 25 semaines passées à battre le pavé dans les rues de la capitale et des grandes villes du pays, les manifestants ont été galvanisés par de belles victoires.

Temps forts de six mois de contestation en Algérie
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Les batailles

La première d’entre elle reste la démission le 2 avril du président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 20 ans. À 82 ans, celui qui l’on pensait indéboulonnable plie sous la pression de la rue au terme de six semaines de contestation pacifique et ouvre la voie à une longue période d’instabilité politique.

Le second trophée demeure ce que Farid Alilat nomme "le départ de la ‘Issaba’" [la ‘Bande’ en français, NDLR]. Des figures réputées jusque-là intouchables – des hommes d’affaires, des figures de l’armée comme le général Toufik, des ministres soupçonnés d'entretenir des liens de corruption depuis des décennies – tombent et se retrouvent en prison. Parmi elles, pas moins de deux ex-Premiers ministres, Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, incarcérés à El-Harrach dans l’attente de leurs procès. D'autres renoncent au pouvoir, comme le président du Conseil constitutionnel algérien, Tayeb Belaiz, ou Mouad Bouchareb, président de l'Assemblée populaire nationale.

Mais au-delà des démissions et des arrestations en série, le peuple a gagné bien plus encore. "Au fil des semaines et du démantèlement du système, les Algériens se sont réappropriés l’espace public qui était depuis deux décennies entre les mains du pouvoir. À Alger et partout dans le pays, la nation a pris conscience qu’elle pouvait réclamer le changement de manière pacifique." Conséquence directe, les Algériens ont également repris goût à l’action politique.

Autre acquis indéniable, le "Hirak" ("mouvement" en français) a également permis au peuple de se réconcilier avec son drapeau. Durant six mois, les manifestants ont pavoisé dans les rues du pays aux couleurs de l'emblême vert et blanc du pays, estampillé du croissant de lune et de l’étoile. "Sur les façades des immeubles ou enroulé comme dans un manteau, les contestataires ont fièrement brandi l’étendard de la nation", symbole d’une fierté revenue, relève Farid Alilat.

Enfin, les mobilisations massives ont favorisé le sentiment d’unité nationale, faisant tomber les clivages entre les générations, les sexes ou les origines. "Berbères, Kabyles, Chaouis, Terguis, etc., tous ont défilé côte à côte pour réclamer la même chose : le changement radical du pouvoir." Et de poursuivre, "la révolution n’a pas été le fait d’un parti politique, d’un organe social mais d’une nation tout entière mêlant jeunes, vieux, hommes, femmes, travailleurs, étudiants…"

Pour Louisa Dris-Aït Hamadouche, professeure de sciences politiques à l'Université d'Alger, "la prise de conscience de ce qui est désormais politiquement inacceptable, l'élévation des aspirations à un niveau inédit (...), la conscience du pouvoir de mobilisation" font également partie des grandes avancées du Hirak.

L’impasse

Mais les acquis s’arrêtent là. À ce jour, il semble que les deux parties soient dans l’impasse. Pour le général Ahmed Gaïd Salah, chef d'état-major de l'armée et homme fort depuis le départ d’Abdelaziz Bouteflika, les "revendications fondamentales" du mouvement ont été "entièrement" satisfaites. Autrement dit : les manifestations ne sont plus justifiées.

Les autorités plaident depuis pour l’organisation d’une présidentielle pour élire un successeur à Bouteflika. Seule solution, selon elles, pour sortir le pays de l'impasse institutionnelle née de l'impossibilité d'organiser le scrutin initialement prévu le 4 juillet, faute de candidat.

Le pouvoir a donc confié le soin à une instance consultative de définir les modalités d’une élection présidentielle, mais le panel désigné peine à se forger une légitimité auprès des manifestants, qui chaque vendredi la conspuent.

"Chacun convient que la voie du dialogue est la seule et unique à permettre de surmonter la situation actuelle", a encore répété lundi 19 août dans un message diffusé par les médias publics le président par intérim Abdelkader Bensalah, rejetant implicitement toute autre solution.

Exit les "mesures d'apaisement" préalables qu'il avait promis à l’instance consultative d'étudier pour lui faciliter la tâche. Premièrement, lalibération des détenus d’opinion, comme l’ancien combattant Lakhdar Bouregaa, 86 ans. Arrêté par les services spéciaux le 29 juin parce qu’il critiquait ouvertement le pouvoir, ce dernier est aujourd’hui accusé de participer "à une entreprise de démoralisation de l’armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale et à un corps constitué".

Ensuite, plusieurs dizaines de manifestants croupissent également en prison pour avoir brandi le drapeau berbère, amazigh, lors des marches hebdomadaires.

Enfin, l’exclusion du processus de dialogue des partis du pouvoir comme le FLN et le RND. Toutes ces demandes ont été catégoriquement balayées par l’armée.

La rue, imperturbable, campe donc sur ses positions. Les manifestants réclament à l’unisson le démantèlement total de l’ancien système, au profit d'organes de "transition", la mise en place de nouvelles institutions et le départ du pouvoir de tous ceux ayant accompagné et soutenu l’ancien président Bouteflika.

L’avenir

Le pouvoir et le peuple algériens semblent irréconciliables : "Ils avancent chacun avec des feuilles de route opposées. Dans ces conditions, bien difficile de prédire ce qu’il adviendra de la situation dans les semaines à venir", juge Farid Alilat.

Certains avancent encore l’hypothèse d’une intervention brutale de l'armée, rappelant les émeutes de 1988 qui avaient abouti au multipartisme ou celles de 1992, lors de l'interruption du processus électoral pour empêcher la victoire des islamistes aux législatives. Une issue peu probable selon nombre d’observateurs.

Une chose est sûre : "La contestation risque de reprendre de plus belle avec la rentrée sociale, croit savoir Farid Alilat. C’est en septembre que l’on pourra juger de l’ampleur du mouvement."

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