Accéder au contenu principal

Salvador : "Pénaliser l’avortement s’inscrit dans la violence féminicide"

Des manifestantes réclament la libération d'Evelyn Hernandez, devant le palais de justice de Ciudad Delgado au Salvador, le 16 août 2019.
Des manifestantes réclament la libération d'Evelyn Hernandez, devant le palais de justice de Ciudad Delgado au Salvador, le 16 août 2019. Oscar Rivera, AFP

Le Salvador interdit toute forme d’avortement, y compris en cas de viol ou de danger pour la santé de la mère ou de l’enfant. Une législation répressive qui s’inscrit dans un climat "machiste" imprégnant une partie de la société.

Publicité

Son crime est d’avoir accouché d’un bébé mort-né au Salvador. Evelyn Hernandez, jeune femme de 21 ans, condamnée une première fois à 30 ans de prison, encourait, lors de son second procès, jusqu'à 50 ans pour homicide aggravé par négligence. Après avoir passé 33 mois derrière les barreaux, la Salvadorienne, qui a toujours clamé son innocence, a finalement été acquittée, lundi 19 août. Un jugement aussitôt acclamé par une centaine de femmes rassemblées devant le palais de justice de Ciudad Delgado, au nord-est de la capitale San Salvador. “Attention, attention, la lutte féministe avance en Amérique latine”, ont-elle scandé, triomphantes.

>> À lire aussi : Au Salvador, une jeune femme à nouveau jugée pour homicide après avoir perdu son bébé

La bataille semble pourtant ambitieuse. Le Salvador, petit pays chrétien de 6 millions d’habitants, possède l’une des législations anti-IVG les plus strictes au monde. Depuis avril 1997, une réforme pénale interdit toute forme d’avortement, y compris en cas de viol ou lorsque la santé de la mère et du fœtus sont en danger. Trois exceptions qui étaient tolérées pour avorter. Puis en février 1999, cette interdiction totale est inscrite dans la Constitution, qui stipule reconnaître comme "personne humaine tout être humain depuis l’instant de sa conception".

Un "homicide aggravé"

Si la peine prévue en cas d’avortement est de deux à huit ans de prison, les juges considèrent, dans les faits, toute perte du bébé comme un "homicide aggravé", passible de 30 à 50 ans de réclusion. Ainsi, même lorsqu’une jeune femme se présente aux urgence, juste après une fausse couche, le personnel médical préférera dans la majorité des cas, appeler la police, craignant d’être ensuite accusé de complicité.

Certaines femmes passeront ainsi une dizaine d’années derrière les barreaux, comme Teodora Vasquez - condamnée à 30 ans de réclusion - libérée en février 2018, après onze ans d’emprisonnement ou encore Cinthia Rodriguez, Alba Lorena Rodriguez et Maria Orellana, trois Salvadoriennes libérées en mars dernier, après avoir passé dix ans en prison, à la suite de fausses couches.

"Des citoyens de troisième zone"

Le profil de ces femmes reste souvent le même : la plupart sont célibataires, pauvres, issues d’un milieu rural et condamnées à partir de preuves ténues, voire inexistantes. Beaucoup, victimes de violences sexuelles, ne se savaient même pas enceintes. Des femmes "considérées comme des citoyens de seconde zone", voire de "troisième zone" pour les "plus pauvres et vulnérables d’entre elles, comme Evelyn Hernandez", explique au Guardian Paula Avila Guillén, directrice d'initiatives latino-américaines au Women's Equality Center à New York. “Ces femmes n'ont aucun poids face au système judiciaire, quelles que soient les preuves".

Derrière cet arsenal anti-IVG se dessine une réalité sociale évidente : être femme et pauvre constitue une double peine. Car quand les plus aisées peuvent se rendre à l’étranger pour avorter légalement et en sécurité, celles sans ressources utilisent le système D, quitte à mettre leur vie en danger. Pour interrompre leur grossesse, certaines ingèrent de la mort-aux-rats ou des pesticides. D’autres s’introduisent des aiguilles à tricoter, des bouts de bois ou d’autres objets pointus dans le col de l’utérus. En parallèle, un marché noir du misoprostol, un médicament contre les ulcères et utilisé à des fins abortives, s’est également développé. Le comprimé, qui vaut 30 centimes de dollar, se vend cent fois plus cher sous le manteau au Salvador, précise Le Monde.

"L’État participe à la culture machiste"

Conséquence : en 2011, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a indiqué que 11 % des femmes et des jeunes filles qui ont cherché à se faire avorter illégalement au Salvador en sont mortes. Pour Marylène Lapalus, doctorante en sociologie, spécialiste des violences féminicides contactée par France 24, “pénaliser l’avortement s’inscrit dans la violence féminicide puisqu’en l’interdisant, on met en danger la vie des femmes. L’État participe ainsi à la culture machiste”.

Malgré la législation répressive, les avortements clandestins se sont multipliés dans le pays. Selon le ministère de la Santé cité par Amnesty International, 19 290 avortements ont été pratiqués au Salvador entre 2005 et 2008, dont plus du quart concernaient des jeunes filles de moins de 18 ans. Un chiffre officiel qui serait très probablement en deçà de la réalité, souligne l’ONG.

"Un contexte conservateur évident"

Une partie de l’opinion publique semble pourtant avoir évolué sur le sujet ces dernières années. Selon un sondage local réalisé en 2013 et cité par Amnesty International, 74 % des personnes interrogées au Salvador étaient favorables à l’avortement lorsque la vie de la femme se trouve menacée. Malgré une tendance notable, le poids de la tradition et de l’Église reste encore fortement ancré dans la société salvadorienne. "Il y a un contexte conservateur évident", souligne l’universitaire.

"On sent un clivage entre cette tradition religieuse et l’émotion publique que provoque la situation de ces femmes condamnées. Car ces dernières libérations de détenues - avant la fin de leurs peines - n’auraient pas pu aboutir sans le travail des associations, mais aussi sans l’opinion publique de plus en plus choquée par ces emprisonnements".

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.