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Glenn Greenwald : "Nous sommes plus proches du début que de la fin des révélations" sur la corruption au Brésil

Le journaliste américain Glenn Greenwald, fondateur et rédacteur en chef du site web The Intercept, devant la Commission des droits de l'homme à Brasilia, le 25 juin 2019.
Le journaliste américain Glenn Greenwald, fondateur et rédacteur en chef du site web The Intercept, devant la Commission des droits de l'homme à Brasilia, le 25 juin 2019. Evaristo Sa, AFP

Glenn Greenwald égrène depuis trois mois sur Intercept des conversations révélant que les responsables de l'enquête anticorruption au Brésil, dont l'ex-juge Sergio moro, sont au cœur du scandale. Entretien avec l'homme qui fait trembler Brasilia.

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Connu pour avoir publié les révélations d'Edward Snowden sur les programmes de surveillance de la NSA, Glenn Greenwald fait trembler le gouvernement brésilien. Son site d'investigation The Intercept, créé en 2014, révèle au compte-gouttes, depuis le mois de juin, des extraits de conversations privées, entre les procureurs en charge de l'affaire Lula, obtenus par une source anonyme.

Le contenu des messages laisse clairement apparaître leur partialité, y compris celle de l'ex-juge Sergio Moro, devenu ministre de la Justice, qui avait jusqu'ici l'image d'un "Monsieur Propre" anti-corruption. Glenn Greenwald fait depuis l'objet de menaces de mort sur les réseaux sociaux de la part des plus fervents partisans du gouvernement. Le président Jair Bolsonaro l'a qualifié d'"escroc" et a affirmé qu'il risquait la prison pour complicité de piratage informatique. Entretien.

Vous êtes victime de menaces de mort sur les réseaux sociaux. Vous sentez-vous toujours en sécurité au Brésil ?

Je ne me sens pas complètement en sécurité. Depuis le début, le ministre de la Justice, Sergio Moro, qui est le principal sujet de notre enquête, a délibérément utilisé un langage visant à criminaliser le travail que nous faisons, en nous appelant "les alliés des hackers". Il ne nous a jamais appelés journalistes. Ensuite, le président Bolsonaro a réclamé, durant trois jours consécutifs, que je sois emprisonné. Depuis, il y a eu plusieurs menaces de mort et toutes sortes de mensonges sur ma famille et mes proches. Nous avons un important dispositif de sécurité et nous sommes entourés de nombreux avocats. J’ai quitté le Brésil il y a deux semaines pour rendre visite à ma famille aux États-Unis. J’aurais pu y rester et continuer à travailler de là-bas, mais je ne l’ai pas fait. Je suis rentré au Brésil parce que je pense qu’il est important de faire face à ces risques, afin de prouver que la démocratie brésilienne est toujours viable et que les journalistes ont le droit de faire des reportages.

Vous aviez subi des représailles après avoir révélé les programmes de surveillance de la NSA. Vous attendiez-vous à une telle réaction après les fuites sur "Lava Jato" ?

Oui. Sergio Moro, dont nous avons révélé la corruption, est la personne la plus populaire au Brésil. Nous savions donc que cela mettrait beaucoup de gens en colère. Et au-delà, c’est un personnage extrêmement important pour le gouvernement Bolsonaro. Il était un gage de confiance pour les classes moyennes. Nous savions bien sûr que ce genre de reportage susciterait la colère, en particulier au sein du pouvoir. De plus, rendre public des fuites massives de conversations émanant des autorités, comme cela s'est passé aux États-Unis avec Edward Snowden et avec WikiLeaks, n’est pas très courant au Brésil.

Pouvez-vous me parler du processus d'analyse des documents que vous avez obtenus ?

La première question que vous vous posez est : ces documents ont-t-ils un intérêt pour le public ? Dès le début, il nous est apparu évident qu’ils mettaient au jour de graves délits commis par les personnes les plus puissantes du pays, voire la plus puissante. La deuxième question : le matériel est-il authentique ? Cela nous a pris beaucoup de temps. J’ai été confronté au même défi lorsque j'ai récupéré les archives et documents d'Edward Snowden. Nous avons découvert des fuites de messages entre les procureurs et nos reporters, et nous avons pu les comparer à ceux qui se trouvaient sur les téléphones de nos journalistes. Ils étaient identiques, mot pour mot. Nous avons ensuite consulté des sources qui connaissent l’opération "Lava Jato" et qui disposent de nombreuses informations confidentielles. Nous avons interrogé des experts qui ont affirmé que les discussions les plus techniques et juridiques sur l’opération "Lava Jato" ne pouvaient provenir que de personnes ayant un niveau très pointu de connaissance à ce sujet. Une fois ces deux points établis, l’intérêt pour le public et l’authenticité, vous avez non seulement le droit mais le devoir en tant que journaliste de divulguer ce matériel.

Plus de deux mois après le début des révélations, que reste-t-il encore à venir ?

Je ne parlerai pas du contenu que nous n’avons pas encore publié parce que ce n’est pas responsable. Il doit d’abord passer par une analyse éditoriale. Ce que je peux dire, c’est que nous sommes plus proches du début que de la fin des révélations. Nous travaillons actuellement sur de nombreux sujets, à la fois par nous-mêmes mais également en partenariat avec d’autres médias. Je considère que ce sont des sujets extrêmement importants et explosifs.

Que pensez-vous de la réaction de l’opinion publique ?

Cela a dépassé nos attentes. Dès la première semaine, les révélations ont tellement choqué l’opinion que deux des plus importants médias conservateurs, le magazine Veja et le journal Estadão, ce sont montrés très sévères, appelant Sergio Moro à la démission. La revue est devenue notre partenaire journalistique. Ensuite, selon un sondage publié au cours du premier mois, la cote de popularité de Sergio Moro a baissé. L’opinion publique était en train de changer, pas seulement à propos de lui, mais concernant l'ensemble de l'enquête "Lava Jato".

Vous êtes accusé par les autorités d’être un militant...

J'ai toujours pensé que les journalistes ne devraient pas prétendre être ce qu'ils ne sont pas. Ils ont des opinions sur les débats politiques comme tout autre être humain. Les journalistes sont subjectifs. Nous ne sommes pas des machines. Je pense qu’il est préjudiciable pour le journalisme de prétendre que nous n'avons pas d'opinion, alors que le public sait que c'est faux. Je suis journaliste, avocat et citoyen, et je trouve choquant qu’un juge travaille en secret avec les procureurs, je considère cela comme une grave corruption de la justice (…) Nous avons partagé les documents avec plusieurs médias, précisément pour lever tout soupçon.

En publiant au compte-gouttes les conversations privées, essayez-vous d’avoir une influence sur l’ordre du jour du gouvernement ?

Il n'y a vraiment pas d'autre moyen de traiter ces informations. La seule option serait de tout publier sans analyse. C'est ce que WikiLeaks a fait à plusieurs reprises, ce qui est irresponsable. Il serait, en revanche, contraire à l'éthique de tout garder. Pour moi, lorsque vous avez des informations prêtes, vous les publiez. En plus de cela, si vous dévoilez tout en même temps, il est impossible pour quiconque d’assimiler toute cette quantité d'informations. Nous utilisons la même méthode journalistique que celle utilisée lors de l’enquête sur la NSA, en collaboration avec des médias du monde entier.

Le Congrès a approuvé un projet de loi sur l’abus d’autorité. Après s’être entretenu avec Sergio Moro, Jair Bolsonaro a déclaré qu’il avait l’intention de mettre son veto. Ce texte vise-t-il à lutter contre le type d’abus révélés par "Lava Jato" ?

Ce projet de loi est en suspens depuis déjà un certain temps. Des personnes de tous bords politiques estiment que les juges et les procureurs ont abusé de leur autorité au cours de cette enquête. Que tout un chacun devrait être tenu responsable de ses actes, les juges comme les procureurs ou les policiers. C’est l’objectif de cette loi : punir exactement le type d’abus d’autorité dont Sergio Moro s’est rendu coupable.

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