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Brexit : Boris Johnson, maître ès théorie des jeux ?

L'une des applications politiques de la théorie des jeux est la "stratégie du fou".
L'une des applications politiques de la théorie des jeux est la "stratégie du fou". AFP / PRU

La stratégie poursuivie par le Premier ministre britannique, Boris Johnson, semble aller d’échec en échec. Mais elle fait sens du point de vue de la théorie des jeux, une branche des mathématiques utilisée pour étudier les comportements politiques.

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Défait pour la sixième fois en six jours par les députés. Boris Johnson a essuyé un nouveau revers, lundi 9 septembre, après le rejet d’élections anticipées. Les débuts du Premier ministre britannique ressemblent à un chemin de croix. Au point de se demander s’il n’a pas perdu la tête en lançant sa grande offensive de rentrée contre le Parlement ?

Pas la peine de se tourner vers la psychiatrie pour répondre à cette question. La théorie des jeux – une branche des mathématiques qui, pour simplifier, s’intéresse à des situations dans lesquelles des acteurs doivent prendre des décisions en tenant en compte les réactions des autres – peut permettre de comprendre la stratégie de Boris Johnson.

"Théorie du fou"

Plus précisément, le Premier ministre semble s’être inspiré de l’économiste américain et prix Nobel d’économie 2005 Thomas Schelling, inventeur de la "rationalité irrationnelle" que le président américain Richard Nixon a appelé la "théorie du fou". D’après ce concept, "il est raisonnable, en situation de crise, de faire monter les enchères pour pousser l’autre à faire des concessions", explique Abhinay Muthoo, économiste et doyen du campus de l’université de Warwick à Londres, contacté par France 24.

Et d’après lui, c’est exactement ce que fait le Premier ministre britannique dans ses nombreux bras de fer, avec le Parlement, mais surtout avec Bruxelles. "Sa stratégie est d’apparaître comme un peu fou, capable de prendre des décisions improbables. Il lui suffit de convaincre Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel qu’il est prêt à aller au bout de sa logique pour espérer obtenir des concessions sur les conditions de sortie de l’UE", estime Abhinay Muthoo.

Sa décision de suspendre les activités du Parlement pendant cinq semaines, d’exclure d’éminents députés du groupe conservateur à la Chambre des communes ou encore de pousser pour des élections anticipées jusqu’à la lie sont, en fait, autant de signaux envoyés à l’UE. "Il montre qu’il n’a pas peur de prendre des initiatives qui étaient inimaginables il y a encore quelques mois", analyse Matthias Diermeier, chercheur à l’Institut d’économie allemande de Cologne, contacté par France 24.

Un jeu de "poule mouillée"

Mais la théorie des jeux, dont les fondements ont été posés en 1920 par les mathématiques et qui a ensuite été récupéré par les économistes et politologues pour analyser les comportements d’agents économiques et de décideurs, ne se résume pas à la "théorie du fou". D’autres pans de ce domaine d’étude semblent avoir également inspiré le Premier ministre britannique et son fidèle conseiller Dominic Cummings, "connu pour être un adepte de ces stratégies", rappelle Abhinay Muthoo.

Sören Schwuchow, expert en théorie des jeux à l’université technologique de Brandebourg à Cottbus, estime que le duo s’inspire aussi de l’idée de "poings liés". Il s’agit de limiter ses options en coupant les ponts pour que la menace principale, c’est-à-dire un "no deal", paraisse plus crédible. "Les députés menaçaient la stratégie jusqu’au-boutiste de Boris Johnson en cherchant à empêcher un Brexit sans accord, donc le Premier ministre a décidé de suspendre l’activité du Parlement. Il coupe ainsi les ponts en espérant que cela va renforcer sa position de négociations face à Bruxelles", explique Sören Schwuchow.

Toutes ces manœuvres avec le Parlement visent à préparer le grand affrontement final, prévu lors du sommet européen du 17 octobre. Là encore, la théorie des jeux peut permettre de mieux comprendre la stratégie de Boris Johnson. Il s’apprête à inviter les négociateurs européens à un jeu de "poule mouillée". L’exemple classique qui permet, dans la théorie, d’illustrer ce concept est celui de deux voitures qui foncent l’une vers l’autre. Celle qui dévie le premier de sa trajectoire pour éviter le crash a perdu. Le pari de Boris Johnson est que les autorités européennes "ne veulent pas d’un Brexit sans accord et qu’ils vont reculer les premiers parce qu’ils pensent que le Premier ministre est suffisamment fou pour aller jusqu’au crash", estime Sören Schwuchow.

Danger pour la démocratie ?

Cet expert estime que Boris Johnson a bien joué sa main, même s’il n’a pas cessé d’être désavoué par le Parlement. "Il n’a jamais fait de compromis, et c’est ça qui est important à plus long terme pour les négociations avec l’UE", note-t-il.

Abhinay Muthoo est moins prompt à délivrer le certificat de maître ès théorie des jeux à Boris Johnson. "Pour bien appliquer en politique ces principes, il faut aussi anticiper correctement les réactions de tous les acteurs afin de les contrer à l’avance. Le gouvernement a mal apprécié la capacité de réaction des députés qui ont été très rapides à voter une loi pour empêcher un Brexit sans accord. Le Premier ministre aurait dû attendre le tout dernier moment pour annoncer la suspension du Parlement", analyse-t-il.

Pour rester cohérent, Boris Johnson doit donc chercher un moyen de neutraliser cette loi. Le ministre des Affaires étrangères, Dominic Raab, a suggéré, dimanche 8 septembre, que le 10 Downing Street allait chercher à contourner l’obstacle en "testant les limites" de la loi adoptée.

C’est tout le danger de suivre les préceptes de la théorie des jeux, estime Abhinay Muthoo. "Dans ce genre de situation à fort enjeu, il faut être prêt à faire monter les enchères très haut", résume-t-il. Au risque, d’après Sören Schwuchow, de devoir en assumer les conséquence car "on se rend compte que c’est la démocratie qui en paie le prix fort".

C’est d’ailleurs un problème qui dépasse le cadre britannique. D’autres dirigeants populistes se sont laissé séduire par les promesses de la théorie des jeux, rappelle Sören Schwuchow. Il cite l’exemple du président américain Donald Trump, toujours prêt à pousser le bouchon plus loin, et du dirigeant nord-coréen Kim Jong-un comme d’autres disciples de la théorie des jeux. La manière dont ils l’ont appliquée – en allant, pour l’un, toujours plus loin dans la guerre commerciale contre la Chine, et pour l'autre, à brandir la menace nucléaire – n’a pas contribué à rendre le monde plus sûr.

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