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Pourquoi Bruno Le Maire part en guerre contre la cryptomonnaie de Facebook

Le ministre français de l'Économie, Bruno Le Maire, s'est emporté contre la monnaie virtuelle de Facebook, le libra, lors d'une conférence de l'OCDE sur les cryptomonnaies.
Le ministre français de l'Économie, Bruno Le Maire, s'est emporté contre la monnaie virtuelle de Facebook, le libra, lors d'une conférence de l'OCDE sur les cryptomonnaies. AFP

Le ministre français de l’Économie n’a pas de mots assez durs pour le libra, la future monnaie dématérialisée de Facebook. Bruno Le Maire veut interdire son développement en Europe au nom de la "souveraineté monétaire" des nations.

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Bruno Le Maire s’est trouvé un punching-ball : le libra, le projet de monnaie dématérialisée de Facebook. Le ministre français de l’Économie a exprimé, jeudi 13 septembre, sa volonté de s’opposer au développement de cette devise numérique en Europe, assurant que "notre souveraineté monétaire est en jeu".

"C’est un peu Bruno Le Maire contre libra, acte II ou acte III", s’amuse Loïc Sauce, économiste à l’Institut supérieur des sciences, techniques et économie commerciales (Istec), spécialiste des cryptomonnaies, contacté par France 24. Le patron de Bercy s’était déjà montré très circonspect lorsque Facebook avait annoncé en juin son projet de permettre à ses quelque 2 milliards d’utilisateurs de payer et d’envoyer de l’argent grâce à sa nouvelle monnaie, le libra.

Défense du pré carré régalien

De circonspect, Bruno Le Maire est devenu franchement hostile. Outre la souveraineté en péril, il a aussi parlé de "danger pour les consommateurs" ou encore de "risque systémique" pour qualifier la future devise de Facebook. "La réaction du ministre est compréhensible. Le pouvoir de battre monnaie est une prérogative historique de l’État. Et là, tout d’un coup, il y a un groupe d’intérêts privés [l'Association Libra qui inclut, outre Facebook, des entreprises comme MasterCard, Uber ou encore Iliad] qui vient dire que leur monnaie est plus intéressante à utiliser que celle qui a cours dans les territoires où Facebook est présent", explique Michel-Emmanuel de Thuy, directeur du digital à 99 Advisory, cabinet de conseil pour les institutions financières.

>> À voir : "Qui se cache vraiment derrière Libra ?"

La réaction de défense du pré carré régalien n’empêche pas le ministre de l’Économie d’appuyer là où ça peut faire mal pour Facebook. En évoquant la question de la souveraineté monétaire, Bruno Le Maire insinue que le libra pourrait, en cas de succès, "parasiter les politiques monétaires", souligne Michel-Emmanuel de Thuy. Si 2 milliards d’individus se tournent vers le libra pour une partie de leurs transactions en ligne, "les États risquent de perdre le contrôle sur une partie non négligeable des flux financiers, ce qui les priveraient d’informations importantes pour déterminer la politique monétaire à mener", précise Nathalie Janson, économiste et spécialiste des bitcoins à l’école de management Neoma Business School.

Pour l’heure, Facebook envisage seulement de permettre à ses utilisateurs de transférer des fonds via son site ou ses services de messagerie (WhatsApp, Messenger) et de payer en ligne certains marchands partenaires du projet libra. "Mais avec le phénomène d’accélération technologique, les États peuvent craindre que cette monnaie dématérialisée serve dans un futur pas si lointain à payer des achats du quotidien, comme la baguette", estime Michel-Emmanuel de Thuy.

Facebook, "too big to fail"

Dans un monde où le libra se serait confortablement installé en tant que devise concurrente à l’euro, au dollar ou à d'autres monnaies, Facebook deviendrait de facto "too big to fail" [trop gros pour couler], comme ces banques que les États ne peuvent pas laisser faire faillite de peur de déstabiliser toute l’économie. Si l’empire bâti par Mark Zuckerberg venait à s’effondrer, l’argent que les utilisateurs auraient gardé dans leur portefeuille virtuel Calibra – géré par Facebook – "ne serait pas couvert par une garantie de l’État, comme ce peut être le cas avec les comptes en banque, et les pertes pourraient affecter toute l’économie. Voilà le risque systémique dont parle Bruno Le Maire", note Nathalie Janson.

Ces scenarii catastrophes restent hypothétiques et le libra n’en est encore qu’à l’état de projet. Mais Bruno Le Maire estime qu’il vaut mieux prévenir que guérir. Il n’est pas le seul : des sénateurs américains ont aussi exprimé vigoureusement leur opposition à la monnaie de Facebook lors de l’audition de David Marcus, le directeur du projet libra, en juillet 2019.

Mais trouver la parade n’est pas facile. "Le législateur peut tout au plus interdire de payer les impôts en libra et un tribunal pourrait sanctionner un contrat qui prévoit cette devise comme moyen de paiement", estime Nathalie Janson. "Au-delà de ça, les moyens d’intervention de l’État sont très limités. Si un site Internet américain, par exemple, décide de permettre le paiement en libra, la France ne peut l’interdire", complète Loïc Sauce.

Une cryptomonnaie publique pour contrer le libra ?

Probablement conscient des limites de l’interdiction, Bruno Le Maire semble pencher pour la création d’une monnaie numérique gérée par les banques centrales – sorte de bitcoin public – en réponse au libra. Dans un entretien accordé au quotidien La Croix et sans jamais citer l’initiative de Facebook, il explique qu’une telle devise numérique aurait l’avantage de rendre "les transactions plus rapides, moins coûteuses [moins de frais liés à la gestion de l’argent liquide, NDLR]" et faciliterait l’accès des populations "peu bancarisées" à des services financiers. Ce sont, presque mot pour mot, les avantages cités par Facebook lors de la présentation du libra…

Bruno Le Maire a enfoncé le clou, vendredi 13 septembre, en publiant un communiqué commun avec le ministère allemand de l'Économie incitant la Banque centrale européenne (BCE) à "accélérer sa réflexion autour d'une monnaie digitale publique".

"Cette idée d’une devise virtuelle publique est examinée depuis des années par les banques centrales, mais n’a jamais été une priorité. En un sens, on peut dire que la menace de l’arrivée du libra a rendu le débat sur la modernisation de la monnaie plus pressant", remarque Michel-Emmanuel de Thuy.

Une telle monnaie aurait l’avantage sur celle de Facebook de "bénéficier de la garantie officielle de la Banque centrale", souligne Nathalie Janson. Mais encore faut-il que tous les pays européens s’accordent sur le principe et ensuite sur les détails. Autant dire que Facebook risque d’avoir le temps d’introduire son libra et de rafler la mise, avant même que la BCE ne propose son alternative.

Cette bataille entre certains États – dont la France – et Facebook pour le futur de la monnaie risque de faire une victime par ricochet : l’esprit des pionniers des cryptomonnaies. Le libra comme le projet de monnaie publique défendu par Bruno Le Maire proposent tous les deux des systèmes contrôlés par un organisme central, que ce soit l'Association Libra à Genève ou la BCE. Des projets très éloignés de l’idéal défendu par les promoteurs du bitcoin, qui veulent établir un système qui se serait affranchi des intermédiaires, comme les banques, et d’organisations en haut de la pyramide. Si c’est le libra ou une monnaie numérique publique qui s’impose, ce serait un mauvais coup pour les ambitions révolutionnaires du mouvement d'origine des cryptomonnaies, qui voulait instaurer un nouveau système financier", conclut Nathalie Janson.

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