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Immigration et classes populaires : l'analyse "à courte vue" d'Emmanuel Macron

Emmanuel Macron, le 18 janvier 2019, s'exprime devant 600 maires réunis à Souillac dans le cadre du grand débat national.
Emmanuel Macron, le 18 janvier 2019, s'exprime devant 600 maires réunis à Souillac dans le cadre du grand débat national. Ludovic Marin, pool, AFP (archives)

Le président de la République a appelé lundi soir sa majorité à faire preuve de fermeté sur l'immigration, affirmant que les classes populaires avaient été séduites par l'extrême droite en raison de la naïveté de la gauche sur le sujet.

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Emmanuel Macron aurait-il décidé de copier encore un peu plus Nicolas Sarkozy ? Après avoir notamment vanté la valeur travail et rétabli l'exonération de cotisations sur les heures supplémentaires mise en place par l'ancien président de droite et supprimée par François Hollande, Emmanuel Macron compte désormais durcir le ton sur l'immigration.

À 15 jours d'un débat parlementaire sur l'immigration prévu les 30 septembre et 2 octobre, il a réaffirmé son attachement au principe du droit d'asile, mais dénoncé des demandes d'asile abusives.

"Les flux d'entrée n'ont jamais été aussi bas en Europe* et les demandes d'asile jamais aussi hautes en France." "En prétendant être humaniste, on est parfois trop laxiste", a-t-il estimé.

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"Nous n'avons pas le droit de ne pas regarder ce sujet [de l'immigration] en face", a-t-il lancé. […] "La question est de savoir si nous voulons être un parti bourgeois ou pas. Les bourgeois n'ont pas de problème avec cela : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec. La gauche n'a pas voulu regarder ce problème pendant des décennies. Les classes populaires ont donc migré vers l'extrême droite. On est comme les trois petits singes : on ne veut pas regarder."

Le président de la République fait donc le même pari que Nicolas Sarkozy, qui avait en son temps flirté avec l'ex-Front national en créant notamment le ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale dans le but de s'assurer du vote d'une partie des classes populaires.

Le vote d'extrême droite essentiellement dû à "un sentiment d'abandon"

Mais selon Gérard Mauger, directeur de recherche émérite au CNRS en sociologie qui a codirigé l'ouvrage collectif "Les classes populaires et le FN. Explications de vote", contacté par France 24, l'analyse d'Emmanuel Macron est "à courte vue". "Si on prend la peine de regarder de plus près, on s'aperçoit que les choses sont plus compliquées que ça, affirme-t-il. Il est vrai que pour une partie des classes populaires, pour lesquelles la valeur travail est essentielle, l'explication du chômage qui serait dû à la présence des étrangers peut convaincre, tout comme le discours sur l'insécurité ou les incivilités que l'extrême droite impute aux enfants de familles immigrées. Mais davantage que l'immigration, le basculement des classes populaires vers l'extrême droite s'explique fondamentalement par un sentiment d'abandon et par un dégoût vis-à-vis de la classe politique."

Ainsi, selon Gérard Mauger, la désindustrialisation, le coût humain de la mondialisation et la disparition des services publics sont les principaux ressorts du vote d'extrême droite, couplés avec les affaires qui exacerbent la détestation du personnel politique.

Par ailleurs, "une majorité de ces électeurs votait auparavant pour la droite républicaine", estime le chercheur, "tandis que ceux qui votaient à gauche et qui se sont sentis trahis se sont d'abord réfugiés dans l'abstention, plutôt que dans un vote d'extrême droite".

Emmanuel Macron commet donc une double erreur : ce ne sont essentiellement pas les classes populaires ayant quitté la gauche qui votent pour l'extrême droite et celles qui ont franchi le pas ne placent pas l'immigration en tête de leurs préoccupations.

Le macronisme, ou "le coming-out de cette gauche qui a laissé tomber la question des inégalités"

"En revanche, c'est vrai que toute une partie de la gauche s'est embourgeoisée et a délaissé la lutte contre les inégalités et les politiques sociales", note Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités, contacté par France 24, qui avait publié en décembre 2015 une tribune dans Le Monde intitulée "Comment la gauche 'moderne' a abandonné les classes populaires".

"Le temps est venu des 'chartes', des 'pactes' ou de la 'responsabilité sociale'. L'appel à la bonne volonté des dirigeants d'entreprise a remplacé la lutte des classes ; la charité sociale est devenue un substitut au partage de la richesse. Ce changement assure une cohérence idéologique à cette gauche qui associe libéralisme culturel et économique et qui n'a absolument rien de social-démocrate", écrivait-il, ciblant principalement le ministre de l'Économie d'alors, un certain… Emmanuel Macron.

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"Le macronisme a clarifié les choses, ce fut le coming out de cette gauche qui a laissé tomber la question des inégalités, juge Louis Maurin. Le président a raison de penser que La République en marche est souvent vu comme un parti bourgeois, mais c'est d'abord parce qu'il a supprimé l'ISF pour les plus aisés et qu'il ne cesse de cibler les plus faibles."

"Emmanuel Macron omet totalement de considérer qu'il incarne par excellence cette caste politique détestée par les classes populaires qui votent Marine Le Pen, ajoute Gérard Mauger. Utiliser la rhétorique de l'extrême droite ne lui apportera aucun bénéfice. Au contraire, son discours légitime un peu plus le Rassemblement national."

*Le nombre de demandeurs d'asile dans l'UE a en réalité retrouvé en 2018 un niveau d'avant la crise migratoire de 2015, selon Eurostat.

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