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Les Iraniens, fatalistes face aux menaces incessantes de Donald Trump

Des Iraniennes au bazar de Tajrish dans le nord de Téhéran, le 19 septembre 2018.
Des Iraniennes au bazar de Tajrish dans le nord de Téhéran, le 19 septembre 2018. AFP

Donald Trump a déclaré, vendredi, vouloir adopter contre l’Iran "les sanctions les plus sévères jamais imposées". Des menaces qui ne surprennent plus les Iraniens interrogés par France 24. Ils livrent leur quotidien sous l'ère du président américain.

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"On vit déjà dans le coma, que voulez-vous qu’il nous arrive de plus ?" Quand on lui demande comment il envisage l’avenir après que Donald Trump a annoncé, vendredi 20 septembre, un durcissement des sanctions économiques visant l’Iran, Sina*, cadre trentenaire installé à Téhéran, paraît désabusé. Une résignation qui semble s’être emparée des autres Iraniens de la capitale interrogés par France 24.

"Le durcissement des sanctions américaines n’est pas surprenant. Notre pays fait les gros titres des médias du monde depuis des mois, mais à vrai dire, on ne suit plus trop l’actualité. On essaie juste de s’en sortir au jour le jour", confie Simine au téléphone, propriétaire d’un restaurant à Téhéran.

Depuis un an, l’Iran vit à nouveau sous le régime des sanctions imposées par les États-Unis. Économie ralentie, chute de la monnaie iranienne, inflation record de près de 40 %... Les conséquences de la sortie des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018 et le rétablissement des sanctions économiques qui s’en sont suivi commencent à peser sur le quotidien.

"Tout coûte plus cher, mais mon salaire ne suit pas"

Depuis quelques mois, raconte Simine, l’inflation des produits de base a ralenti, l’autorisant à baisser les prix des plats sur sa carte. "Mais le mal est fait. J’ai été obligée de monter mes prix pendant plusieurs mois, certains n’ont pas apprécié et nous avons perdu une partie de notre clientèle", regrette-elle.

Un étal de fruits et légumes du bazar de Tajrish à Téhéran, le 19 septembre 2019.
Un étal de fruits et légumes du bazar de Tajrish à Téhéran, le 19 septembre 2019. AFP

La soixantaine, Reza était de ceux qui ont participé à la Révolution islamique. Patron d’une société d’importation de matériels de chirurgie et de laboratoire, il subit de plein fouet la récession. Son secteur – le médical – n’est pas directement visé par les sanctions américaines, mais il est fortement concerné par les difficultés de circulation de l’argent iranien à l’étranger.

"Les banques étrangères rechignent à accepter les virements des banques iraniennes. Le temps de trouver des solutions, nos fournisseurs bloquent les commandes", raconte le chef d’entreprise, qui attend une livraison de produits en provenance de la Chine depuis deux mois. Faute de pouvoir s’approvisionner, et d'approvisionner ses clients, l’entreprise de Reza tourne au ralenti. Ses huit salariés ne travaillent plus qu’à mi-temps. "C’est un effet domino. Nos clients sont des médecins qui travaillent en laboratoire, ils attendent nos produits pour avancer dans leurs recherches. Le plus grave, c’est que cela peut avoir des conséquences sur la santé des malades."

Sina, lui, estime qu'il ne s'en sort pas trop mal. Manager dans une entreprise du secteur technologique de plus de 3 000 personnes, il a vu son salaire augmenter de 15 % cette année. Et pourtant, cela ça n’a pas suffi à contrer les effets des sanctions. Son loyer a grimpé de 30 %. "J’ai dû négocier avec mon propriétaire pour empêcher une nouvelle hausse", raconte le jeune actif, qui a pu garder son logement. Tous n’ont pas cette chance. Les déménagements sont fréquents à Téhéran, où des familles de classe moyenne sont contraintes de quitter la capitale pour ses banlieues, ce qui accentue les embouteillages monstres dans cette agglomération de presque 9 millions d’habitants.

Le retour du système D

Pour Mahsa, salariée dans une agence de voyage, le rétablissement des sanctions a engendré des coûts supplémentaires. "Notre loyer et notre budget alimentaire ont considérablement augmenté. Du coup, c’est notre qualité de vie qui a baissé. Nous allons plus rarement au restaurant et avons renoncé à notre voyage annuel à l’étranger parce qu’on ne peut plus se permettre d’acheter des billets d’avion en dollars", constate cette mère de famille quadragénaire. Plus gênant, son mari, sujet à des crises d’épilepsie, doit faire le tour des pharmacies de la ville pour acheter ses médicaments de marque étrangère.

Malgré tout, elle s’estime mieux lotie que les Iraniens des classes populaires. "Eux doivent non seulement renoncer à leurs loisirs, mais également à des produits de première nécessité, comme la viande, le lait ou encore les couches".

Mahsa fait partie de ceux qui ont accueilli avec enthousiasme la signature de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015. S’en est suivi une période d’euphorie, pendant laquelle comme elle, les Iraniens de la classe moyenne ont pu acheter des téléphones portables dernier cri et faire leur shopping dans des centres commerciaux flambants neufs, dans lesquels ouvraient à tour de bras des enseignes occidentales fantasmées depuis des années. "Ça c’est fini, on ne peut plus se permettre d’hésiter entre le dernier iPhone et le dernier Samsung. Si ton téléphone est cassé, tu n’as pas le choix, tu le répares. Pour la voiture, c’est pareil. Les prix changent tous les jours", déplore-t-elle

Partir ou rester ?

Ce retour d’une économie du système D rappelle les années de la guerre Iran-Irak (1980-1988), durant lesquelles la génération de Mahsa a connu les tickets de rationnement et la pénurie de nombreux produits de consommation du quotidien. La guerre, elle n’y croit pas, malgré les tensions croissantes avec les États-Unis et l’Arabie saoudite. "On se convainc qu’une guerre n’aura pas lieu. Peut-être qu’on a encore un peu d’espoir dans la diplomatie et les négociations", poursuit-elle.

Malgré tout, Mahsa admet penser à quitter le pays : "Je me suis toujours tenue loin de cette idée, mais je m’inquiète pour l’avenir de ma fille". Certaines familles, qui finançaient il y a quelques années encore les études à l’étranger de leurs enfants, ont dû y mettre un terme après la chute vertigineuse du rial. D’autres, comme Sina et sa femme, ont décidé de ne pas avoir d’enfant dans un pays en crise. Autour de Mahsa, les départs se multiplient vers la Turquie, Chypre ou encore le Canada. Alors, elle aussi commence à prospecter, sans trop savoir si elle osera franchir le pas.

*Les prénoms des personnes interrogées ont été modifiées

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