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Présidentielle tunisienne : "Ennahda ne voulait pas de la présidence"

Lors du premier tour de la présidentielle, Abdelfattah Mourou est arrivé en troisième position.
Lors du premier tour de la présidentielle, Abdelfattah Mourou est arrivé en troisième position. Fethi Belaid, AFP

Arrivé 3e au premier tour de la présidentielle tunisienne avec 13 % des voix, le parti d'obédience islamiste Ennahda a désormais en ligne de mire les législatives. Mais ce revers électoral met en lumière les divergences au sein de la formation.

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Une troisième place synonyme de défaite pour Ennahda ? Le premier tour de la présidentielle tunisienne a vu Kaïs Saïed, un néophyte en politique, créer la surprise en arrivant en tête du premier tour de la présidentielle dimanche, talonné par le magnat des médias Nabil Karoui. Le parti d'obédience islamiste Ennahda, majoritaire au Parlement, dont le candidat est arrivé troisième, n'est pas vaincu pour autant.

"Ennahdha ne voulait pas de la présidence, ce qui lui importe c'est le Parlement", explique Youssef Cherif, analyste politique, interrogé par France 24.

Si le parti a présenté un candidat, c'est avant tout à cause du calendrier électoral bouleversé par la mort du président Beji Caïd Essebsi. En raison du décès de ce dernier alors qu'il était en fonction, le premier tour du scrutin est tombé trois semaines avant les législatives. Une inversion qui a poussé à présenter un candidat pour éviter d’être exclu des débats.

"Le but n'était pas tant de gagner la présidentielle que d'être présent dans les débats", confirme Déborah Perez, doctorante à Sciences-Po Aix et spécialiste de la Tunisie, interrogée par France 24. "Avec l'inversion du calendrier, il leur était impossible de ne pas présenter de candidat. Ils ont donc choisi celui qui était le plus présidentiable : Abdelfattah Mourou. Il s'agit d'un avocat, grand bourgeois, qui appartient à l'élite traditionnelle tunisoise. Il est à la fois l'un des fondateurs d'Ennahda mais a su faire dissidence sur certains sujets. Il a un profil consensuel conçu pour rassurer à la fois l'opinion publique mais aussi les bailleurs de fonds et les partenaires étrangers."

Une défaite peu inquiétante pour la suite

Au lendemain de l'annonce des résultats et la confirmation de la troisième place avec 13 % des suffrages, l'état-major du parti s'est employé à minimiser l'évènement. Samir Dilou, directeur de campagne du candidat Abdelfattah Mourou, a ainsi rappelé que cette élection présidentielle était "une étape inédite dans le parcours d'Ennahdha", puisque c'était la première fois que la formation présentait un candidat pour Carthage, siège de la présidence.

"On ne peut pas vraiment parler d’une érosion du potentiel électoral d’Ennahda. C’est sûr : il y a eu un recul par rapport aux précédentes élections et nous devons en tirer les leçons", a encore déclaré Samir Dilou. "Cette érosion n’a pas touché seulement Ennahdha, mais aussi tous les autres partis et tous les politiciens", précise Abdelfattah Mourou.

Une analyse à laquelle souscrit Déborah Perez : "Avec 436 000 voix récoltées, on reste assez près du socle dur de votants Ennahda. Ce n'est pas un énorme revers électoral surtout dans la mesure où le parti est au gouvernement depuis 2011. Dans le même temps, Youssef Chahed, Abdelkrim Zbidi, tous ceux qui ont fait l'expérience du pouvoir, ont reçu un camouflet cinglant", explique la doctorante. "L'électorat d'Ennahda s'est certes érodé, mais il s’est bien mieux maintenu que celui des autres partis."

Des débats internes sur le lissage de l'image d'Ennahda

"Cependant, il y a un malaise qui accompagne cette défaite", nuance Youssef Cherif. "On voit que ses bases et certains de ses cadres sont mécontents. Le lissage de son image, le non renouvellement de son leadership, et la situation économique de la Tunisie ont poussé nombre de partisans à la révolte interne."

Ennahda a en effet entrepris un travail de dédiabolisation en décrétant, notamment, la séparation entre les sphères du religieux et du politique lors de son congrès de 2016. Il a également laissé tomber l’étiquette "islamiste" et lui préfère désormais celle de "démocrate musulman". Le parti cherche à faire consensus.

"Une partie de l'électorat d'Ennahda a été déçue de l'alliance avec Nidaa Tounes en 2014 [Ennahda avait alors choisi de gouverner avec le parti d'Essebsi au prix d'importantes concessions, NDLR] et a pu s'en détourner. Quand on regarde les chiffres, parmi les votants de Kaïs Saïed, il y a eu des déçus d'Ennahda. Ce n'est pas étonnant, dans tout changement de régime, il y a une volatilité du vote."

Une stabilité parlementaire notable

"Mais les votants déçus ne trouveront pas d'alternative aux législatives car Kaïs Saïed n'a pas de parti. Donc ils devraient rentrer dans les rangs d'Ennahda", estime Youssef Cherif qui voit le parti être parmi le top 3 des groupes parlementaires et en position de constituer des alliances avec des partis aux positions proches.

Déborah Perez souligne la stabilité qu'a su incarner Ennahda depuis la révolution de 2011 : "Outre la volatilité du vote, il y a une volatilité dans les affiliations partisanes propre aux changements de régime : les groupes parlementaires se fracturent, les députés changent d'affiliation, les partis se font et se défont. Et là encore, Ennahda fait figure d'exception dans le paysage car il a su se renouveler, faire émerger des nouvelles figures tout en gardant les mêmes contours."

Kaïs Saïed, compatible avec Ennahda ?

Alors qu'en 2017, lors de la précédente présidentielle, Ennahda avait refusé de soutenir publiquement un des candidats finalistes, cette fois-ci, il a exprimé clairement son soutien en faveur de Kaïs Saïed, vendredi 20 septembre, ce qui favorise les chances de cet ancien professeur de droit de l'emporter. "Ennahda a choisi de soutenir le choix du peuple", a déclaré à l'AFP son porte-parole, Imed Khemiri.

Un choix peu étonnant, le constitutionnaliste est connu pour ses positions ultra-conservatrices dans le domaine sociétal, ce qui le rend "Ennahda-compatible". Il s'est ainsi prononcé contre l’égalité hommes-femmes dans l’héritage, contre la dépénalisation de l’homosexualité ou encore l’abolition de la peine de mort.

"Outre ces questions, le ralliement n'est pas surprenant. Kaïs Saïed est quelqu'un qui a réussi à rassembler autour de lui ceux qui sont pour le changement de régime depuis 2011", explique Déborah Perez. Dernier argument en faveur de cette alliance, "Kaïs Saïed a promis de respecter la lettre de la Constitution et a une vision restrictive du rôle de président. Une position dont s'accommodera très bien Ennahda."

La Tunisie élira ses députés le 6 octobre, puis devrait choisir son président d'ici la mi-octobre. La date de ce second tour dépend de l'examen des recours des déçus du premier tour. Une conclusion rapide quant à ces protestations permettrait à l'élection présidentielle d'être organisée en même temps que les législatives, sinon, elle devrait avoir lieu le 13 octobre.

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