Accéder au contenu principal
REPORTAGE

À la Convention pour le climat, des citoyens entre exaltation et scepticisme

Les 150 citoyens de la Convention pour le climat écoutent, le 4 octobre 2019, l'état des lieux sur le réchauffement climatique dressé par la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte.
Les 150 citoyens de la Convention pour le climat écoutent, le 4 octobre 2019, l'état des lieux sur le réchauffement climatique dressé par la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte. Romain Brunet, France 24

La Convention pour le climat a démarré ses travaux le week-end dernier : 150 citoyens tirés au sort ont jusqu’à fin janvier pour proposer des solutions permettant de réduire les émissions françaises de gaz à effet de serre. Une expérience inédite.

Publicité

Ils sont arrivés avec le sourire, l’envie de bien faire et l’espoir de se rendre utiles. Vendredi 4 octobre, 150 citoyens tirés au sort se sont réunis pour la première fois à Paris, au palais d’Iéna, siège du Conseil économique, social et environnemental (CESE), organisme en charge d’organiser la Convention citoyenne pour le climat.

Historique, inédit, révolutionnaire : les qualificatifs n’ont pas manqué pour décrire cette expérience de démocratie participative portée l’hiver dernier, notamment, par le collectif des Gilets citoyens et finalement acceptée par Emmanuel Macron en avril à l’issue du grand débat national. Et pour cause, la mission de ce panel représentatif de la population française est un défi en soi : les 150 volontaires doivent proposer des solutions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de la France d’au moins 40 % d’ici 2030 par rapport à 1990, le tout dans un esprit de justice sociale.

>> À lire : Convention pour le climat : les citoyens français au cœur du dispositif

"Serons-nous capables, nous, simples citoyens, de trouver les bonnes solutions ?", se demande à son arrivée Marie-Josée, une retraité de 64 ans venue de Floringhem, une petite ville du Pas-de-Calais. "J’espère qu’il sortira des choses intéressantes de tout ça, poursuit-elle. Parce que si c’est pour venir, se réunir, que l’État dépense de l’argent et que ça ne débouche sur rien, sincèrement, je ne vois pas l’intérêt."

D’autres poussent un peu plus loin l’interrogation et ne comprennent pas la logique derrière leur présence. "Est-ce qu’on a franchement besoin de nous pour savoir ce qu’il faut faire ? Je ne suis pas sûr… Est-ce qu’on sera capables de traiter les points de blocage ? S’il y en a, les politiques les connaissent", souligne, dubitatif, Jean-Claude, 54 ans, tout juste arrivé de Figeac, dans le Lot.

Une autre question est enfin sur toutes les lèvres : qu’adviendra-t-il des propositions ? Emmanuel Macron en tiendra-t-il réellement compte ? Ou bien cet exercice démocratique ne sera-t-il qu’un nouveau coup de communication ? "Les politiques nous ont tellement bernés, j’ai du mal à y croire", résume, fataliste, Pascal, 61 ans, originaire du Cher.

"Nous allons devoir proposer des mesures fortes"

Le Premier ministre Édouard Philippe, venu officialiser avec un discours lyrique le lancement de la Convention vendredi après-midi, "Il y a quelques rendez-vous dans l’histoire d’une démocratie qu’on est heureux de ne pas rater", a d’ailleurs été interpellé à ce sujet. "Ce que je peux vous garantir, c’est que ces propositions seront soumises à l’examen de l’Assemblée nationale et du Sénat", a-t-il promis, sans toutefois parvenir à effacer le scepticisme ambiant.

Malgré tout, les 150 citoyens sont bien là, décidés à apporter leur pierre à l’édifice. "J’ai trois enfants, explique Jean-Claude, qu’est-ce qu’on va leur laisser ? Je les ai beaucoup questionnés pour savoir si je devais venir car six week-ends de trois jours, c’est un gros investissement. Ils m’ont dit de foncer, que c’était une chance pour moi de vivre ça de l’intérieur et de pouvoir faire des propositions."

C’est d’ailleurs l’unique point commun : en acceptant chacun de participer, ils ont tous montré de l’intérêt pour la lutte contre le réchauffement climatique. En cela, ils ne sont pas totalement représentatifs des Français, reconnaît auprès de France 24 un spécialiste de la démocratie participative membre du comité de gouvernance, et leurs propositions pourraient aller plus loin que ne le souhaite en réalité le gouvernement. L’un des messages clés écrits en conclusion du week-end en témoigne : "L’objectif est ambitieux, si on veut l’atteindre, nous allons devoir proposer des mesures fortes."

"Une chance de faire partie des 150"

L’heure n’est toutefois pas encore à l'écriture des premières propositions. Ce week-end de lancement a d’abord été consacré à l’installation de la Convention et à la présentation de ses enjeux. Les spécialistes du climat se sont succédé au micro pour dresser un état des lieux du réchauffement climatique : sont ainsi venus partager leur expertise l’ancienne ambassadrice pour la France lors de la COP21 et désormais coprésidente du comité de gouvernance de la Convention pour le climat, Laurence Tubiana, la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, le directeur général du think tank Institut de l’économie pour le climat Benoît Leguet, le représentant de l’association Humanité et biodiversité Michel Badré ou encore l'économiste Patrick Criqui, spécialiste de la transition énergétique et des politiques climatiques.

C’est donc une somme d’informations vertigineuse qu’ont dû assimiler les 150 citoyens tirés au sort lors des premiers jours de la Convention. De quoi donner le tournis, à en croire Clémentine, 24 ans, venue en voisine depuis Pantin. "J’étais nulle à l’école, je n’ai jamais aimé ça, donc là, recevoir autant d’informations d’un coup, ça n’était pas du tout évident pour moi, raconte-t-elle. J’étais complètement larguée." Et elle n’est pas la seule : "trop intensif", "trop long", "fin de journée trop tardive", pouvait-on lire sur certains post-it laissés par les participants en guise de commentaire samedi soir.

Malgré la fatigue, réelle, et l’inquiétude quant au devenir des propositions, le sentiment général est toutefois extrêmement positif et les citoyens ont hâte d’entrer dans le vif du sujet. "Les gens sont engagés et on se dit qu’on a la possibilité de faire bouger le gouvernement et la société sur une question fondamentale", témoigne un autre Jean-Claude, âgé, lui, de 59 ans. "C’est une chance de faire partie des 150 personnes. On va peut-être pouvoir faire avancer les choses par rapport au climat", s’enthousiasme Isaura, 29 ans. "C’est une chance, nous avons un bel outil entre les mains. Il faut le saisir et en faire quelque chose de bien", ajoute Tristan, 24 ans.

Au-delà de la finalité même de cet exercice démocratique inédit, l’ensemble des participants a par ailleurs conscience d’être engagé dans une aventure humaine unique. "C’est quand même dingue d’être réunis avec autant de gens si différents, qui viennent d’horizons aussi divers", s’émerveille Isaura, relevant au passage que certains découvrent Paris pour la première fois.

"Obsession pour la croissance", "intérêts financiers" : les points de blocage identifiés

Mais ce n’est pas pour faire du tourisme que tous ces citoyens ont fait le déplacement dans la capitale. Ils sont d’abord là pour comprendre ce qui empêche les politiques de lutter efficacement contre le réchauffement climatique. Alors ils posent des questions tous azimuts aux experts qui se présentent face à eux : "Comment empêcher les grosses puissances financières de polluer ?", "Que faire face à l’obsolescence programmée des produits ?", "Est-il possible de taxer les producteurs sans que cela ait un impact sur les consommateurs ?", "Pourquoi ne développe-t-on pas davantage les véhicules à hydrogène ?"

Les membres de la Convention ont soif de connaissances. Ils veulent comprendre ce qui ne fonctionne pas dans la prise des décisions politiques. Et au terme d’une deuxième journée de travail, plusieurs points de blocage sont identifiés : "l’obsession pour la croissance", "les intérêts financiers", "la culture de la consommation" ancrée dans notre mode de vie, le lobbying effectué par "les grands groupes qui exercent une pression directe sur le gouvernement" ou encore "le manque d’engagement et de courage du gouvernement et des élus".

Ça tombe bien, la ministre de la Transition écologique et solidaire, Élisabeth Borne, était justement présente dimanche matin pour une "audition citoyenne". Beaucoup de questions lui sont adressées, mais en femme politique aguerrie, la ministre se garde bien de sortir des clous imposés par la langue de bois. Sans surprise, la question de l’usage futur des propositions émises par les 150 est de nouveau posée. Et comme Édouard Philippe deux jours plus tôt, Élisabeth Borne réaffirme que celles-ci seront bien transmises au Parlement, mais reconnaît un peu plus tard au micro de France 24 que députés et sénateurs pourront tout à fait amender ou rejeter les propositions.

Pour le réalisateur et écrivain Cyril Dion, l’un des trois garants de cette Convention pour le climat, c’est là tout l’enjeu des semaines et des mois à venir : construire un rapport de force favorable aux citoyens face au gouvernement. "Ce que fera la majorité à l’Assemblée sera fonction de la direction vers laquelle l’exécutif se sentira obligé d’aller, estime-t-il. Or, le travail de la Convention et sa médiatisation, c’est un moyen de construire un rapport de force. Et si, par exemple, les propositions qui seront faites sont présentées dans une émission en prime-time sur une chaîne nationale, que les Français dans leur ensemble se les approprient, ce sera très difficile pour l’exécutif de ne pas les retenir."

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.