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Des dizaines de milliers de kurdes déplacés par l’intervention militaire turque en Syrie

Une famille arrive à proximité d'Hassaké après avoir fui les bombardements turcs dans le nord de la Syrie, le 10 octobre 2019.
Une famille arrive à proximité d'Hassaké après avoir fui les bombardements turcs dans le nord de la Syrie, le 10 octobre 2019. Delil Souleiman, AFP

Nettoyage ethnique, expulsion de masse, "urbicide"... Quel sort Recep Tayyip Erdogan réserve-t-il aux Kurdes ? Deux jours après le début de l’intervention militaire turque en Syrie, mercredi, des dizaines de milliers de Kurdes fuient les combats.

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Des pick-up où s’entassent femmes et enfants, des rues obstruées par des files de voitures fuyant la zone syrienne kurde bombardée par les Turcs. Ce sont les scènes décrites par les journalistes présents jeudi 10 octobre à Ras al-Aïn, dans le nord de la Syrie, au lendemain du déclenchement de l’offensive turque. "Les civils partent de la zone [syrienne kurde]. Ils paniquent. Ils ne peuvent pas se réfugier en Turquie. Ils plient bagage mais ne savent pas où aller", rapporte Shona Bhattacharyya, l’envoyée spéciale de France 24 à Akçakale, à quelques centaines de mètres de la frontière turco-syrienne.

En moins de deux jours, les tirs d’artillerie lourde et les frappes aériennes turques ont fait plus de 60 000 déplacés "fuyant les secteurs à la frontière, en particulier les zones de Ras al-Aïn et Derbassiyé", d’après l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH). Ces déplacés se dirigent vers la ville syrienne d'Hassaké, plus à l'Est, précise l’ONG.

L’opération militaire, baptisée "Source de paix" par le président turc Recep Tayyip Erdogan, vise à affaiblir les forces kurdes armées du nord de la Syrie, et notamment les YPG, qu’il considère comme une menace terroriste aux portes de la Turquie. "Le but n’est pas la paix", analyse Gauthier Rybinski, chroniqueur international sur France 24.

Le président turc a évoqué lors de son discours aux Nations unies, le 24 septembre 2019, son plan pour l’établissement d'"un corridor de paix" dans le nord-est de la Syrie, pour y "permettre l’installation de 2 millions de [réfugiés] Syriens avec l’appui de la communauté internationale".

"Recep Tayyip Erdogan souhaite contrôler la région à l’aide d’une zone tampon à sa frontière et soulager la Turquie des deux millions de réfugiés syriens, qui sont pour la plupart arabes. Il s’agit d’éliminer les Kurdes et de les remplacer par des arabes qui seront redevables à Erdogan. Ça n’est rien de moins que du nettoyage ethnique", estime Gauthier Rybinski.

Expulsion de masse

"Le terme de nettoyage ethnique est un peu excessif" juge toutefois Étienne Copeaux, historien spécialiste du nationalisme turc. Il préfère parler d’"expulsion de masse", comme cela a été le cas dans la ville syrienne d’Afrin en mars 2018. Après avoir encerclé la localité, habitée entre autres par des Kurdes et des Yazidis, la Turquie et ses forces alliées y avaient entraîné le déplacement de quelque 150 000 personnes, qui avaient cherché refuge dans des régions voisines.

Certains de ces déplacés, qui ont réussi à rentrer chez eux quelques mois plus tard, ont découvert que leurs propriétés avaient été confisquées et leurs biens volés par les groupes armés alliés à la Turquie, a révélé Amnesty international, en contact avec les réfugiés d’Afrin.

Ludovic de Foucaud à la frontière turco-syrienne

"Urbicide"

Est-ce le sort qui attend les déplacés du nord-est syrien ? Étienne Copeaux rappelle que les expulsions de masse sont une pratique fréquente. Ainsi, dans plusieurs villes turques habitées par des Kurdes et qui ont été le théâtre d’affrontements entre les rebelles du PKK et les forces turques entre 2015 et 2016, des quartiers entiers ont été rasés par les autorités. C’est le cas à Diyarbakir, capitale du Kurdistan turc ou encore Nusaybin, qui se situe sur la frontière syrienne.

"Les spécialistes parlent même d’'urbicide' pour désigner l’anéantissement de l’urbain et de l’architecture visant à faire disparaître une culture", explique Étienne Copeaux. Et le chercheur de rappeler que jusque dans les années 1990, la culture kurde était totalement niée par la Turquie. Pour preuve, appuie-t-il, il était encore interdit de dire un mot de kurde sur le territoire turc sous peine d’aller en prison.

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Ressentiment anti-kurde

Auprès de l’opinion publique turque, cette opération "Source de paix" porte avant tout un intérêt sécuritaire. "Recep Tayyip Erdogan ne se prive pas de brandir l’épouvantail kurde parce que ça marche fort", estime Gauthier Rybinski. Le président turc, dont le parti, l’AKP, a été défait lors des dernières élections législatives d’avril, a besoin de remonter sa côte de popularité auprès d’un électorat nationaliste.

D’autant que le nationalisme reste vivace en Turquie et qu’une partie de la population turque voudrait ne plus entendre parler des Kurdes, souligne Étienne Copeaux : "Les attentats du PKK et les dizaines de jeunes soldats turcs morts au front lors des opérations militaires dans les localités kurdes de Turquie restent en mémoire. Il existe un véritable racisme anti-kurde".

Autre raison historique légitimant l’attaque du nord de la Syrie auprès de l’électorat turc : "Une vieille revendication turque datant de la fin de la Première guerre mondiale voudrait que ces territoires [syriens] qui avaient été perdus par l’empire Ottoman au profit du mandat français à l’époque, soient un jour récupérés par les Turcs", rappelle Gauthier Rybinski. Une lecture historique qui fait écho chez les nationalistes turcs que Recep Tayyip Erdogan cherche à contenter en s’attaquant aux Kurdes syriens.

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