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Le Nobel de la paix à l'Éthiopien Abiy Ahmed : un "encouragement" prématuré ?

Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, appelant la diaspora de son pays à revenir, investir et soutenir sa terre natale, à Washington, le 28 juillet 2018.
Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, appelant la diaspora de son pays à revenir, investir et soutenir sa terre natale, à Washington, le 28 juillet 2018. Mike Theiler, Reuters

Le prix Nobel de la paix 2019 a été décerné vendredi au nouveau Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed pour ses efforts de paix avec l’Érythrée. Une récompense sous forme d'encouragement, mais que certains estiment prématurée.

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"Honoré", "ravi". Tels sont les adjectifs employés par Abiy Ahmed pour qualifier ses sentiments après l'obtention du prix Nobel de la paix 2019, vendredi 11 octobre.

En lui attribuant ce prix, le comité Nobel a dit récompenser le Premier ministre éthiopien pour "son initiative décisive afin de résoudre le conflit frontalier avec l’Érythrée voisine". Nommé en avril 2018 après plusieurs années de protestations antigouvernementales, Abiy Ahmed a œuvré dès sa prise de fonction pour la résolution des hostilités dans la Corne de l’Afrique, allant jusqu’à engager le processus de paix avec l’Érythrée, après plusieurs décennies de conflit.

Initiateur de nombreuses réformes ayant vocation à transformer en profondeur l’Éthiopie, longtemps en proie à l’autoritarisme, le lauréat du prix Nobel 2019 a déclaré : "J’imagine que les autres dirigeants d’Afrique vont penser qu’il est possible de travailler sur les processus de construction de la paix sur notre continent."

"Ça ne veut rien dire", réagit René Lefort, chercheur et spécialiste de la Corne de l'Afrique. "L'Afrique peut être optimiste parce qu'un Africain est nobélisé, mais je ne pense pas que ce soit un signal positif pour l'Éthiopie."

"On n’a rien résolu du tout"

La construction de la paix en Afrique de l'Est, Abiy Ahmed, plus jeune dirigeant africain du haut de ses 43 ans, a dit en faire sa priorité et l’a amorcée dès les premiers mois de son mandat.

En juillet 2018, lors d'une visite historique dans la capitale érythréenne, Asmara, le Premier ministre éthiopien signe avec le président de l’Érythrée, Issayas Afewerki, une déclaration stipulant que "l’état de guerre (…) est arrivé à sa fin". La fin d’une guerre de plusieurs décennies sur fond de conflit territorial qui, selon les sources, aura fait entre 50 000 et 100 000 morts.

Pourtant, la crise entre l’Éthiopie et l’Érythrée est aujourd’hui loin d’être résolue. Depuis 2018 et la fameuse photo des dirigeants tombant dans les bras l’un de l’autre, le processus de paix entre Asmara et Addis Abeba semble au point mort.

En effet, un an après la reprise du dialogue entre les ex-frères ennemis, la frontière entre les deux pays est de nouveau fermée, la signature d’accords commerciaux se fait attendre, et l’Éthiopie n’a toujours pas accès aux ports érythréens. À son indépendance en 1993, l’Érythrée avait pris le contrôle des ports de Massawa et Assab, privant son voisin éthiopien de son unique accès à la mer Rouge.

"Aujourd’hui, la paix avec l’Érythrée est complètement bloquée", insiste René Lefort, chercheur et spécialiste de la Corne de l’Afrique. "Il y a des liaisons aériennes, téléphoniques, des relations diplomatiques, mais les postes-frontières sont fermés. Il n’y a plus de communication terrestre possible entre les deux pays, et personne ne sait pourquoi", ajoute-t-il, déclarant trouver "ahurissant" que le prix Nobel indique qu'Abiy Ahmed a permis la résolution du conflit frontalier.

"On n’a rien résolu du tout, on a atténué les tensions et rétabli un petit début de relations, mais on n’est même pas au milieu du travail, on n’est qu’au tout début du travail", ajoute-t-il, déclarant que ce prix Nobel "est non seulement prématuré, mais il s’agit surtout d’une erreur."

Interférence dans le jeu politique éthiopien

Se prémunissant contre tout début de polémique, la présidente du comité Nobel norvégien, Berit Reiss-Andersen, a elle-même nuancé son argumentaire, expliquant que ce prix était "à la fois une reconnaissance et un encouragement pour ses efforts". Une démarche déjà effectuée en 2009 : tout juste élu président des États-Unis, Barack Obama s'était vu décerner le prix Nobel de la paix "pour ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationales entre les peuples".

Deuxième pays le plus peuplé du continent africain avec quelque 110 millions d’habitants, l’Éthiopie stagne à la 128e place sur 167 dans l’indice de démocratie de l’hebdomadaire britannique The Economist (obtenant la note de 0/10 en ce qui concerne le processus électoral et le pluralisme, NDLR). Si le prix Nobel décerné à Abiy Ahmed a été motivé par le comité norvégien comme un coup de pouce bienvenu pour le dirigeant éthiopien à qui "il reste assurément plusieurs défis à relever", René Lefort n’adhère pas à cette justification, estimant que ce prix Nobel est une "onction" donné au dirigeant éthiopien qui, après avoir "marginalisé les institutions, sera désormais encore plus sûr que lui seul détient la vérité".

"Mettre à ce point Abiy Ahmed en avant signifie que la communauté internationale lui accorde son soutien pour gagner les prochaines élections", explique le chercheur, alors que le pays est engagé dans un processus électoral tendu. "C’est une interférence dans le jeu politique éthiopien qui me choque."

Si le nouveau Premier ministre a rompu, sur le plan de la politique intérieure, avec l’autoritarisme de ses prédécesseurs, beaucoup d’analystes doutent de sa capacité à tenir sa promesse d’organiser des élections "libres", justes et "démocratiques" en mai 2020, alors que des violences intercommunautaires divisent le pays et rendent incertaine la tenue du scrutin.

"Abiy Ahmed a dit qu’il était convaincu qu’il avait reçu sa mission de redresser l’Éthiopie de Dieu. Avec le prix Nobel, il a l’onction de la communauté internationale, et je crains que cela ne renforce la dérive vers le pouvoir personnel auquel on assiste aujourd’hui", explique René Lefort, estimant que le prix obtenu par le Premier ministre éthiopien ne rend pas service à l’Éthiopie.

"S’il fallait décerner un prix Nobel de la paix à quelqu'un en Éthiopie, c’est aux manifestants qui ont fait tomber le précédent régime et le système dictatorial", estime le chercheur. "Abiy Ahmed n’incarne que la face visible d’un mouvement beaucoup plus large", conclut-il. L’aboutissement d’un soulèvement populaire pour plus de démocratie, plus qu’une évolution des dirigeants éthiopiens eux-mêmes.

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