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L'Égypte voit descendre dans la rue "les enfants de la révolution de 2011"

Manifestation de soutien au président Abdel Fattah al-Sissi, au Caire, dans le quartier de Nasr City, le 27 septembre 2019.
Manifestation de soutien au président Abdel Fattah al-Sissi, au Caire, dans le quartier de Nasr City, le 27 septembre 2019. Khaled Desouki, AFP

Bravant la loi, des milliers de manifestants anti-Sissi se rassemblent depuis fin septembre dans les rues égyptiennes. Cette mobilisation s'est soldée par des milliers d'arrestations. Décryptage avec le chercheur égyptien Youssef al-Chazli.

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La Commission égyptienne pour les droits et les libertés en a comptabilisé plus de 3 000 : 3 000 Égyptiens arrêtés ou disparus, depuis le début des protestations fin septembre. C'est le plus vaste coup de filet depuis l'arrivée du général Abdel Fattah al-Sissi en 2014.

Sont descendus dans la rue, des milliers de jeunes, issus des quartiers populaires et pauvres des villes du Caire et de Suez, pris en étau entre les politiques d'austérité économique du gouvernement et la forte inflation.

Au milieu des arrestations massives d'anonymes, se trouvent quelques figures politiques, notamment Esraa Abdel-Fattah, blogueuse et journaliste, connue pour avoir été l'une des fondatrices du "Mouvement du 6 avril" en 2008, à l'origine de la mobilisation de millions d'Égyptiens lors de la révolte de 2011 ayant provoqué la chute d'Hosni Moubarak. Elle a été arrêtée dimanche 13 octobre au soir, dans la rue, par des policiers en civil qui l'ont emmenée en voiture.

Le pouvoir égyptien se félicite d'avoir promptement étouffé le mouvement. "Je veux féliciter les courageux policiers qui ont géré ce problème énergiquement. Nous n'avons eu vent d'aucune violation, ni de problèmes majeurs durant ces manifestations", a souligné Mostafa Madbouly lors d'une allocution devant le Parlement le 8 octobre, chaleureusement applaudi par les députés. "Les Égyptiens n'admettront pas que le scénario du chaos se répète", a-t-il poursuivi, en référence au soulèvement de 2011 qui a chassé du pouvoir Hosni Moubarak.

Les manifestants qui ont osé braver l'interdiction de descendre dans la rue en vigueur depuis 2013, portent-ils des revendications politiques ? L'Égyptien Youssef Al-Chazli, actuellement chercheur au Centre Crown des Études au Moyen-Orient, à l'université américaine Brandeis, dans le Massachusetts, a longuement travaillé sur la politisation des foules durant le mouvement révolutionnaire égyptien de 2011.

France 24 : Cela semblait presque impossible, il y a encore quelques semaines, d'imaginer que des manifestations anti-Sissi puissent s'agréger dans la rue, l'opposition étant plus que jamais muselée par le régime du général Sissi. Qui ose descendre dans la rue aujourd'hui ?

Youssef Al-Chazli : Il est toujours assez difficile de savoir précisément qui sont les gens qui protestent. Les quelques statistiques élémentaires dont nous disposons sur les personnes arrêtées (avec tous les biais que cela comporte) suggèrent une présence plutôt jeune. Sans doute assistons-nous à l'arrivée dans l'arène politique des enfants de la révolution de 2011, autrement dit les personnes qui ont connu l'effervescence révolutionnaire quand ils avaient entre 8 et 15 ans. Ils ont été socialisés en cette période de grands discours faisant l'éloge de la liberté et de la justice sociale que furent les années 2011-2013. Ils n'ont peut-être pas participé eux-mêmes directement aux les événements de 2011, mais ceux-ci ont largement marqué leur enfance et leur préadolescence.

Pourquoi maintenant ? L'austérité économique, l'étendue de la pauvreté, sont-elles le moteur principal de la colère, alimentée par les vidéos de Mohamed Ali ?

Les mobilisations protestataires comportent toujours un risque pour les gouvernants, car elles comportent toujours une part d'imprévisibilité. Elles ont une dynamique propre. De simples petites manifestations peuvent devenir des révolutions sans même que celles et ceux qui l'organisent ou y participent ne le veuillent au départ. Les vidéos de Mohamed Ali ont sans doute permis de canaliser ce mécontentement, mais de manière plus prosaïque, le fait que le derby du Caire se jouait le vendredi 20 septembre a sans doute facilité l'émergence d'une protestation en rendant possible l'ingrédient premier d'une manifestation : la présence physique des gens dans la rue.

À combien peut-on estimer le nombre d'arrestations ? Est-ce que ce sont des activistes, des personnes de la société civile, ou des anonymes, des adolescents, des emprisonnements arbitraires comme cela a déjà pu se faire par le passé ? A-t-on de leurs nouvelles ?

Il est difficile de savoir combien il y a eu d'arrestations, mais on peut avancer qu'il y en a eu au minimum 2 941 (qui est le chiffre recensé en date du 9 octobre par le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux). Parmi les personnes arrêtées, on retrouve effectivement des activistes, mais aussi des universitaires, des avocats, ainsi qu'une multitude de participants ordinaires aux protestations, mais aussi très probablement de simples passants. Il y a eu pour l'instant quelques centaines de personnes relâchées, mais la grande majorité demeure emprisonnée pour l'instant.

Les arrestations de ces dernières semaines semblent avoir aussitôt étouffé la contestation. Les données ont-elles changé, la répression est-elle plus intraitable, plus efficace encore que sous le régime Moubarak ?

Il est sûr que l'élite gouvernante a tiré les leçons de 2011. Le président Sissi ne s'en est d'ailleurs pas caché quand il avait déclaré qu'il ne laisserait jamais quelque chose comme les événements 2011 se reproduire. Il n'y a pas de doute que les niveaux de répression sont incomparables avec l'Égypte des années 2000 (mais elles ne sont pas totalement incomparables avec la période de la lutte antiterroriste des années 1990, même si les moyens techniques à disposition ont beaucoup évolué). Le quadrillage policier a bel et bien étouffé cette vague protestataire, mais là réside le problème de la gestion uniquement sécuritaire de ces événements. Le risque que de nouvelles vagues protestataires voient le jour est toujours présent, d'autant plus quand la répression de toute possibilité alternative d'expression publique des griefs demeure la réponse principale des autorités.

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