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Les petits arrangements de la Deutsche Bank avec ses "amis" chinois

Le siège de Deutsche Bank pour ses activités en Chine se trouve à Hong Kong.
Le siège de Deutsche Bank pour ses activités en Chine se trouve à Hong Kong. Teh Eng Koon, AFP

De nouvelles révélations de médias allemands sur les pratiques de la Deutsche Bank illustrent à quel point une banque peut jouer aux équilibristes avec la légalité afin de s'imposer sur le très lucratif marché chinois.

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Des grands crus Château-Lafite, des sacs Vuitton, des voyages à Las Vegas, un tigre en cristal d'une valeur de 15 000 dollars ou encore des téléviseurs haut de gamme. Des documents internes obtenus par le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung détaillent l'ampleur des efforts entrepris par la Deutsche Bank pour s'attirer les faveurs des autorités chinoises.

Entre 2002 et 2014, l'établissement bancaire allemand a dépensé environ 200 000 dollars en cadeaux à des hauts cadres du régime chinois, d'après l'enquête du journal bavarois publiée mardi 15 octobre. La Deutsche Bank a visé haut, en faisant profiter de ses largesses l'ancien secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) Jiang Zemin (1993-2003), ou encore l'ex-Premier ministre Wen Jiabao (2003-2013). Ce dernier a notamment reçu un cheval en cristal en référence à son signe astrologique dans l'horoscope chinois.

Fils et filles de...

Mais la Deutsche Bank ne s'est pas contentée de dépenser sans compter. Elle a aussi embauché à tour de bras les enfants de dignitaires haut placés et de responsables d'entreprises chinoises avec lesquelles elle voulait faire affaire. En tout, elle en a employé plus d'une centaine, en stage rémunéré ou sous contrat. Ce filon des "fils et filles de" était tellement important aux yeux des banquiers allemands, qu'ils étaient prêts, en 2010, à renvoyer des salariés "si nécessaire" pour faire de la place au rejeton d'un magnat du pétrole chinois, d'après un e-mail consulté par la Süddeutsche Zeitung.

La banque allemande n'est pas la première à se faire prendre la main dans le sac des petits arrangements avec des "amis" chinois. En 2013, la banque américaine JP Morgan avait été au centre d'un scandale similaire. Un stagiaire chinois recruté par complaisance avait alors été qualifié en interne de "pire candidat de l'histoire de JP Morgan". Il avait raté ses tests d'admission et avait été jugé par l'un des responsables des entretiens d'embauche comme "immature, irresponsable et peu fiable", ce qui ne l'avait pas empêché de décrocher le poste.

À l'issue d'une enquête pour corruption, la banque américaine avait accepté, en 2016, de payer une amende de 264 millions de dollars pour cette affaire. Pour des faits similaires, Crédit Suisse avait dû payer 47 millions de dollars aux autorités américaines en 2018, et Barclays s'est acquitté d'une amende de 6,3 millions de dollars en septembre dernier.

La pratique a donc fait partie du b.a.-ba des affaires dans le secteur financier chinois. Mais les révélations de la Süddeutsche Zeitung dévoilent, pour la première fois, les coulisses de l'entreprise de séduction massive d'une grande banque pour s'implanter sur le premier marché asiatique.

Pratiques agressives

Au début des années 2000, "la Deutsche Bank s'est fixée comme ambition de devenir un leader mondial et voyait la Chine comme l'une de ses priorités pour y parvenir. Mais elle était en retard sur ses concurrents", raconte le New York Times, qui a eu également accès aux documents internes de la banque. JP Morgan et Goldman Sachs avaient déjà fait leur nid en Chine et l'établissement allemand a dû redoubler d'efforts, en flirtant dangereusement avec l'illégalité, pour se mettre à niveau.

Ces pratiques agressives semblent avoir poussé ses concurrents à mettre un coup d'accélérateur à leurs propres pratiques douteuses. Ainsi en 2009, JP Morgan s'est mis à embaucher encore plus d'enfants de dignitaires après avoir perdu un contrat au profit de Deutsche Bank, "qui avait recruté la fille du PDG de l'entreprise chinoise concernée par le contrat", ont établi les autorités américaines au cours de leur enquête visant JP Morgan en Chine.

L'architecte de l'ascension de la Deutsche Bank en Chine est un ancien de Goldman Sachs à Pékin. Lee Zhang a été débauché par la banque allemande en 2001 pour l'aider à mettre un pied dans un pays qui venait de s'ouvrir économiquement au monde. De facilitateur, Lee Zhang a progressivement gravi les échelons jusqu'au poste de directeur de la Deutsche Bank en Chine.

Il faut dire que son entregent et ses relations personnelles avec les proches du pouvoir ont permis à la Deutsche Bank de devenir, en 2011, la banque préférée des entreprises chinoises pour organiser leur entrée en Bourse, a rapporté le site économique Bloomberg.

Le "monsieur Chine" de Deutsche Bank

Mais les méthodes de Lee Zhang pour y parvenir n'ont pas manqué de susciter des critiques au sein de la Deutsche Bank. Dès 2004, des salariés ont signifié à leur hiérarchie "être effrayés par la manière dont Lee Zhang faisait des affaires et se demander s'il n'y avait pas de l'argent qui circulait dans des enveloppes", d'après des communications internes consultées par la Süddeutsche Zeitung.

L'un des premiers faits d'armes du "monsieur Chine" de la banque allemande avait été d'organiser en 2002 la rencontre entre Josef Ackermann, alors porte-parole du directoire de la Deutsche Bank et futur PDG du groupe, et Jiang Zemin, le secrétaire général du PCC. Pour y parvenir, Lee Zhang avait versé 100 000 dollars à une mystérieuse société de conseil dont personne n'avait jamais entendu parler, ce qui avait éveillé des soupçons de corruption.

En 2004, il avait aussi rémunéré à hauteur de plusieurs millions de dollars un "intermédiaire" soupçonné d'avoir été l'homme de paille d'un cadre du régime. On lui reproche aussi d'avoir empoché 3 millions de dollars de son employeur à travers une société-écran enregistrée au nom de sa femme.

À la lumière de ses révélations, les 16 millions de dollars versés en 2014 par la Deutsche Bank aux autorités américaines afin de clore une enquête pour corruption semblent dérisoires. Les documents internes prouvent que la banque s'attendait à pire : un cabinet d'audit externe avait conclu que la sanction risquait d'être comprise entre 84 millions et 252 millions de dollars.

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