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Offensive militaire en Syrie : “La Turquie pourrait être marginalisée au sein de l’Otan”

Le président turc Recep Tayyip Erdogan rencontre le secrétaire général de l'Otan Jens Stoltenberg à Istanbul, le 11 octobre 2019.
Le président turc Recep Tayyip Erdogan rencontre le secrétaire général de l'Otan Jens Stoltenberg à Istanbul, le 11 octobre 2019. Handout via Reuters

L’offensive d'Ankara en Syrie depuis une semaine suscite l’embarras au sein de l’Otan, dont la Turquie est membre. Cette dernière ne risque pas d’être exclue de l’Alliance atlantique mais pourrait se trouver “marginalisée”.

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L’intervention militaire d’Ankara au nord de la Syrie “préoccupe” l’Otan. C’est ce qu’en a dit son secrétaire général, Jens Stoltenberg, le 11 octobre à Londres. Membre de longue date de l’Alliance atlantique – depuis 1952 –, la Turquie défie les autres membres de l’Otan avec son intervention unilatérale à la frontière turco-syrienne.

À cela s’ajoute un rapprochement avec les intérêts de Moscou, devenu un acteur incontournable dans le conflit syrien. Au risque que la Turquie s’éloigne de ses alliés historiques de l’Otan ? Éléments de réponse avec Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l'Institut français de géopolitique et à l’Institut Thomas More.

France 24 : Quelle est la position officielle de l'Otan sur l'offensive turque en Syrie ?

Jean-Sylvestre Mongrenier : Cela consiste en un appel à la modération. Il n’y a pas de soutien de l’organisation en tant que telle à cette opération ni de soutien d’autres États-membres à titre individuel. Les seuls pays à soutenir officiellement Ankara sont le Pakistan et l’Azerbaïdjan. En substance, l’Otan et ses pays membres “font avec”, en espérant préserver l’avenir...

De quels moyens d'action dispose l'Otan concernant la Turquie ? Des sanctions collectives sont-elles possibles ?

À moins que de nouveaux développements interviennent, il n’y aura pas de sanctions au niveau de l’Otan. Les décisions les plus importantes se prennent par consensus, et la Turquie ne va pas consentir à s’infliger des sanctions. Aussi, ces dernières reposent-elles sur les épaules des différents États-membres (l’Allemagne, la France et l’Espagne ont annoncé suspendre les exportations d’armes vers la Turquie qui “pourraient être utilisées” dans l’offensive en Syrie, NDLR). Il faut savoir que 90 % de la production d’armes en Europe est le fait de cinq États. Donc, ces embargos nationaux sont efficients – producteurs d’effets – mais à moyen terme. Ils n’ont pas d’effets tactiques immédiats.

Sur le fond, il n’y a pas de position réellement partagée au sein de l’Union européenne, a fortiori dans l’Otan. En revanche, l’Alliance atlantique a un leader hégémonique : les États-Unis. Si la relation turco-américaine se dégrade davantage, cela aura de lourds effets. La Turquie pourrait être marginalisée au sein de l’Otan, sans pour autant qu’une sanction collective soit officiellement prise.

Une exclusion de la Turquie de l'Otan est-elle possible ?

Juridiquement non, le cas n’est pas prévu. Bien entendu, lorsque le droit est silencieux, la décision politique peut s’imposer et “dire le droit”. Cela est théoriquement possible. Vu l’importance géostratégique de la Turquie et son rôle historique au sein de l’Otan, ce serait une décision lourde de conséquences, avec de probables répliques dans l’ensemble de la structure otanienne et des effets sur les relations transatlantiques. L’Otan en sortirait fragilisée, voire marginalisée.

Mais cela est improbable à mon sens, car trop lourd de risques et de conséquences, alors que l’opération turque dans le nord de la Syrie ne remet pas en cause les intérêts vitaux des États-membres de l’Otan, quand bien même pose-t-elle problème. Si la Turquie remplit ses obligations, dans le cadre de la défense collective, et qu’elle limite l’ampleur de son opération en Syrie, les autres pays membres de l’Otan chercheront à préserver l’essentiel.

Au plan théorique, le maintien de l’Otan en l’état peut coexister avec des désaccords dans d’autres zones ou domaines. Dans l’Alliance atlantique, chacun a ses intérêts nationaux propres et tout n’est pas été mis en commun. Cependant, dans le “monde de la vie”, il n’est pas toujours aisé de compartimenter les différentes questions. Les convergences doivent l’emporter sur les divergences, mais cela devient difficile avec la Turquie : tout comme dans le domaine des valeurs, les intérêts divergent. D’où un grand écart et le difficile exercice de diplomatie du secrétaire général de l’Otan.

Comment l'Otan peut-il répondre à l'ambiguïté de la Turquie, qui se rapproche dans le même temps de la Russie ?

Si la Turquie demeure nominalement un allié, la sortie de l’orbite occidentale et l’effet d’accélération produit par la décision d’intervenir au Nord-Est syrien exigent que d’autres options stratégiques soient explorées. Comme je l’ai expliqué dans une note récente pour l’Institut Thomas More, il faut rappeler l’appartenance à l’Otan de la Bulgarie et de la Roumanie, situées dans le bassin de la mer Noire. Dans cet espace, la situation est fondamentalement différente de l’époque de la Guerre Froide, où la Turquie était alors le seul membre de l’Otan ouvert sur la mer Noire.

Sur ce point, la coopération militaire avec l’Ukraine ouvre le champ des possibilités. Il en va de même pour le renforcement en cours des liens militaires des États-Unis avec la Grèce, ou encore des virtualités du “format” diplomatique et énergétique Israël / Chypre / Grèce – qui n’est pas encore une alliance politico-militaire, mais à l’avenir ? Au Moyen-Orient, la Jordanie et les États du Golfe sont aussi à intégrer dans l’analyse stratégique et géopolitique.

S’il faut peut-être temporiser avec la Turquie, il est important de préparer l’avenir. Ce qui demande de la résolution politique et une entente entre les principales puissances occidentales.

Quelles peuvent être les relations futures entre la Turquie et l'Otan après cette offensive militaire ?

À court terme, ils vont tenter de composer. À plus long terme, il s’agit de voir si la Turquie et ses dirigeants basculent véritablement du côté de la Russie et imaginent leur avenir dans une perspective eurasiatique, une Turquie comme terminal d’une Eurasie sino-russe organisée et structurée par les “routes de la soie”. Ce serait un changement considérable, et un certain nombre de facteurs jouent en ce sens : ressentiment à l’encontre de l’Occident, volonté de faire de la Turquie un acteur géostratégique de premier plan, rêve néo-ottoman...

Pour la Turquie, jouer dans la main de Vladimir Poutine pourrait aussi se révéler un piège redoutable : sans solide et véritable alliance occidentale, elle serait bien démunie face à la Russie. Les concessions russes antérieures s’expliquent notamment par le fait que Vladimir Poutine cherche à enfoncer un coin entre la Turquie et ses alliés, à fragiliser l’Otan. Une fois cet objectif atteint, le pouvoir d’attraction et de négociation de la Turquie sera singulièrement réduit.

En l’état des choses, force est de reconnaître à Recep Tayyip Erdogan une certaine habileté. En 2016 puis en 2018, il a obtenu de Vladimir Poutine un feu vert pour intervenir dans le Nord-Ouest syrien. En 2019, il obtient de Donald Trump un feu orange pour intervenir dans le Nord-Est. Mais à plus long terme la ruse ne peut se substituer à la force, et la Turquie suscite l’hostilité de beaucoup de monde.

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