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Les manifestations au Liban sont "un moment de vérité pour le Hezbollah"

Des manifestantes photographiées lors d'une marche antigouvernementale à Nabatiyé, dans le sud du Liban, le 20 octobre 2019.
Des manifestantes photographiées lors d'une marche antigouvernementale à Nabatiyé, dans le sud du Liban, le 20 octobre 2019. Aziz Taher, Reuters

Fait sans précédent, la vague de protestation contre la classe politique libanaise a gagné les bastions chiites du sud du pays, dominés par le tandem composé du Hezbollah et de son allié le parti Amal, jusque-là intouchables.

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La vague contestataire qui vise, depuis le 17 octobre, le pouvoir et la classe politique libanais, jugés corrompus et incompétents, ne faiblit pas et continue à balayer l’ensemble du pays du Cèdre. Y compris le sud du Liban et la Békaa, les plus importants bastions électoraux chiites du Hezbollah de Hassan Nasrallah et du mouvement Amal de l’indéboulonnable président de la Chambre des députés, Nabih Berri.

"Il s’agit d’un mouvement socio-politique non partisan qui traverse toutes les couches sociales, toutes les régions et toutes les communautés, unies face à la crainte de voir le pays tomber dans le précipice à cause de la crise économique, explique à France 24 le politologue spécialiste du Moyen-Orient Khattar Abou Diab. Tous les Libanais sont concernés et notamment ceux qui vivent dans le sud du pays, majoritairement chiite et où se trouvent les territoires les plus défavorisés."

Fait inimaginable il y a encore quelques jours, des manifestants se sont attaqués aux permanences de certains députés chiites, dont celles de Mohammad Raad, président du groupe parlementaire du Hezbollah, ou encore Hani Kobeissi et Yassine Jaber du parti Amal.

Heurts avec des manifestants anti-pouvoir

"Il est trop tôt pour tirer des conclusions, car les manifestations sont toujours en cours, mais il faut craindre que le Hezbollah ne tente par tous les moyens de mettre un terme à ce mouvement populaire, de le noyauter ou l’instrumentaliser, poursuit Khattar Abou Diab. Il y a déjà eu plusieurs tentatives dans ce sens, et aujourd’hui même le Hezbollah a envoyé des partisans se mêler aux manifestants dans le cœur de Beyrouth pour faire diversion non sans créer des incidents."

Ce jeudi, au cours de l'après-midi, des sympathisants du Hezbollah s'en sont pris à des manifestants dans le centre de Beyrouth, obligeant la police anti-émeutes à intervenir pour séparer les deux camps. Plusieurs blessés ont été signalés lors des heurts par les médias locaux.

Lundi soir, des centaines de personnes, arborant des drapeaux du Hezbollah et du mouvement Amal et juchées sur des motos, ont tenté de se diriger en direction du centre de Beyrouth, où se trouvent les manifestants contre le pouvoir, avant d’être stoppées à temps par l'armée libanaise.

Mercredi, c’est à Nabatiyé, dans le sud, qu’une quinzaine de manifestants ont été blessés lors de heurts avec des partisans du Hezbollah et de son allié Amal.

Nabatiyé, grande ville à majorité chiite est devenue le symbole du soulèvement dans le sud du pays, même si le nombre des manifestants y est moins important qu'ailleurs. La parole y est également plus mesurée que dans la capitale, où les critiques sont plus fréquentes contre Hassan Nasrallah.

Un tabou est brisé

"Beaucoup de Libanais se sont soulevés dans le sud du pays, un tabou a été déconstruit car ce qui se dit aujourd’hui en public se disait déjà en privé, confie à France 24 le politologue et professeur à l’Université américaine de Paris Ziad Majed. Ainsi, on s’exprime désormais même dans le Sud, là où certains pensaient que personne n’oserait bouger."

Pis, dans des défilés, notamment dans la grande ville côtière de Tyr, toujours dans le Sud, la foule a littéralement accusé le très influent président du Parlement et ancien chef de guerre d’être un "voleur" et d'avoir appauvri le pays en y entretenant le clientélisme. Une première pour celui qui partage le pouvoir au sein de la communauté chiite avec le chef du Hezbollah pro-iranien, et qui compte plusieurs ministres de son mouvement dans le gouvernement de Saad Hariri.

"La rue ne s’est pas seulement soulevée contre la mauvaise gestion ou la corruption, la classe politique a été rattrapée par l'usure du pouvoir, d’où le rejet d’un personnage comme Nabih Berri, qui préside la Chambre des députés depuis 1992", souligne Khattar Abou Diab. Sur une pancarte brandie ces derniers jours par des manifestants dans la capitale on pouvait lire : "Qu'y avait-il avant Nabih Berri?  Adam et Eve !".

Mais la contestation n’a pas uniquement touché Nabih Berri, "puisque dans une moindre mesure certes, et surtout à Beyrouth, les manifestants ont englobé Hassan Nasrallah parmi les autres symboles du pouvoir, souligne Khattar Abou Diab. Et ce, malgré les tentatives du Hezbollah de chercher, depuis des décennies, à le sacraliser et de le protéger en tant que leader religieux et chef de la résistance contre Israël".

Du côté des partisans du Hezbollah, on refuse catégoriquement que l’image de leur chef soit associée aux hommes politiques accusés par la rue d’être corrompus, arguant que Hassan Nasrallah n’a pas de fils ministre ou député, et en rappelant que Hadi Nasrallah, son fils aîné a perdu la vie à l’âge de 18 ans en combattant contre Israël en 1997.

Directement critiqué par les manifestants de sa propre communauté, le tandem chiite, réputé bien tenir ses quartiers et ses bases, tente de réagir. Dans une allocution télévisée samedi, le chef du Hezbollah a affirmé que son mouvement, ne soutenait pas l'idée d'une démission du gouvernement, auquel il participe via plusieurs ministres. Il a également appelé les manifestants à la retenue. "Si nous ne travaillons pas à une solution, nous nous dirigerons vers un effondrement du pays, ce sera la faillite", a-t-il déclaré.

"Son discours menaçant et fixant des lignes rouges aux manifestants n’a pas eu l’effet escompté puisque les manifestations n’ont pas cessé, et même garnit encore plus leurs rangs, décrypte Khattar Abou Diab. Même à Nabatiyyé, dans son propre fief du Sud, où sa parole et son autorité sont en quelque sorte défiées."

Une crise qui peut profiter au Hezbollah ?

Si d’aucuns au Liban craignent que les évènements actuels profitent au final au parti de Hassan Nasrallah, Ziad Majed "ne pense pas que le Hezbollah puisse tirer profit de la crise actuelle comme certains le redoutent". Bien que le parti se soit mué au fil des ans en un mouvement politico-militaire à l’influence régionale, et qu'il soit le seul à disposer d'un bras armé depuis la fin de la guerre civile libanaise, en 1990, "le Hezbollah est concerné au même titre que les autres par la situation", estime Ziad Majed. "Il a besoin de l’État pour se couvrir s’agissant des menaces et des pressions régionales et internationales", poursuit-il. "Il est, je pense, dans une situation qui l’inquiète énormément comme les autres responsables et partis politiques du pays."

"Le parti pro-iranien ne veut pas affronter seul la communauté internationale, alors qu’il est sous pression et ciblé par des sanctions américaines, acquiesce Khattar Abou Diab, d’où sa volonté de sauver le gouvernement actuel qui lui offre une certaine légitimité. Plus que cela, il tient à ce système car c’est lui qui est, en quelque sorte, à la tête du Liban en dirigeant le jeu politique à travers l’ombre de ses armes, et de sa présence au sein de l’État et du gouvernement."

Et de conclure : "C’est un tournant, c’est même un moment de vérité pour le Hezbollah, car la contestation exige également l’instauration d’un véritable État de droit, qui impose que la décision de la guerre et de la paix soit entre ses mains, alors qu’elle est entre celles de Hassan Nasrallah aujourd’hui. Une nouvelle page s'est ouverte au Liban, et ce quelle que soit l'issue du soulèvement, et je pense que c’est un revers pour tous ceux qui refusent l’établissement d’un véritable État au Liban".

 

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