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Abou Bakr al-Baghdadi, le "jihadiste invisible" qui rêvait de restaurer le califat

Abou Bakr al-Baghdadi, en juin 2014, dans la mosquée al-Nouri de Mossoul, lors de sa seule apparition publique connue.
Abou Bakr al-Baghdadi, en juin 2014, dans la mosquée al-Nouri de Mossoul, lors de sa seule apparition publique connue. Capture d'écran d'une vidéo de propagande de l'organisation État islamique, Reuters

Donald Trump a annoncé dimanche la mort du chef de l’organisation État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi. Très discret, ce "calife" autoproclamé avait su faire le lien entre jihadistes convaincus et anciens militaires de l'armée de Saddam Hussein.

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Le chef de l’organisation État islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, l'homme le plus recherché du monde, considéré comme responsable de multiples exactions et atrocités en Irak et en Syrie et d'attentats sanglants dans plusieurs pays, est mort à 48 ans, dans le nord-ouest de la Syrie, dans la nuit du samedi 26 au dimanche 27 octobre.

Tué dans un tunnel par les forces spéciales américaines, selon le récit livré dimanche par Donald Trump, ses dernières minutes ont été à l’image d’une vie passée terré dans l’ombre, même lorsque, autoproclamé "calife", il présidait aux destinées de sept millions de personnes en Syrie et en Irak.

Antithèse de l’ancien chef d’Al-Qaïda Oussama Ben Laden, qui diffusait régulièrement des vidéos de lui, Abou Bakr al-Baghdadi n’est, lui, apparu que dans deux vidéos : la première, en juin 2014 lors de sa seule apparition publique connue, dans la célèbre mosquée al-Nouri de Mossoul, où il avait appelé les musulmans du monde entier à lui prêter allégeance après avoir été désigné à la tête du califat proclamé par son groupe sur les territoires conquis en Irak et en Syrie ; la seconde, le 29 avril dernier, dans laquelle il appelait ses partisans, depuis un lieu inconnu, à poursuivre le combat.

Entre ces deux images, l’homme à la barbe poivre et sel teintée de henné rouge, marié deux fois et père de cinq enfants, s’était contenté d’enregistrements sonores distillés au compte-gouttes. Le dernier remontait à septembre 2018. Il y enjoignait les combattants du groupe État islamique à "sauver" les jihadistes détenus dans les prisons et leurs familles vivant dans des camps de déplacés, notamment en Syrie et en Irak.

Emprisonné par les Américains en 2004

Cette extrême discrétion lui a valu le surnom de "jihadiste invisible", de "calife invisible" ou encore de "fantôme" et a contribué à construire un mythe autour de sa personne. Car on ne sait finalement que peu de choses d’Abou Bakr al-Baghdadi. Né en 1971 à Samarra en Irak, ville sainte pour les chiites et majoritairement peuplée de sunnites, son vrai nom est Ibrahim Awad al-Badri.

Ce passionné de football rêvait d'être avocat, mais ses résultats scolaires insuffisants ne lui ont pas permis de suivre des études de droit. Il a également envisagé de s'engager dans l'armée, mais sa mauvaise vue l'en a empêché. Il a finalement étudié les sciences islamiques à l’Université islamique de Bagdad, où il a ensuite enseigné la théologie pendant plusieurs années.

>> À lire : "Le Pentagone constate une 'résurgence' de l’organisation État islamique en Syrie"

Après avoir créé, au moment de l'invasion américaine de 2003, un groupuscule jihadiste sans grand rayonnement, Abou Bakr al-Baghdadi est arrêté en février 2004 et emprisonné à Bucca, à l’extrême sud de l’Irak. Cette immense prison, où se côtoient alors dignitaires déchus du régime de Saddam Hussein et la nébuleuse jihadiste sunnite, sera surnommée "l'université du jihad".

Libéré de Bucca faute de preuves après 10 mois, il prête allégeance à Abou Moussab al-Zarkaoui, sous tutelle d'Al-Qaïda, puis devient l'homme de confiance de son successeur, Abou Omar al-Baghdadi. Il prendra sa relève à sa mort en 2010 sous le nom d'Abou Bakr al-Baghdadi, en référence au premier calife successeur du prophète Mahomet, Abou Bakr.

Alliance décisive avec les anciens officiers de Saddam Hussein

Son coup de maître réside dans l’intégration dans ses rangs d’ex-officiers baassistes, ces anciens militaires de l’armée de Saddam Hussein, qui vont l’aider à transformer le groupe de guérilla en une redoutable organisation armée. Profitant de la guerre civile en Syrie, ses combattants s'y installent en 2013, avant une offensive fulgurante en juin 2014 en Irak où ils s'emparent d'un tiers du territoire dont Mossoul, seconde ville du pays, riche en gisements pétroliers. Le groupe, rebaptisé dans un premier temps État islamique en Irak et au Levant (EIIL) puis État islamique, supplante Al-Qaïda. Ses succès militaires et sa propagande soigneusement réalisée attirent des milliers de partisans du monde entier.

En l’espace de quelques mois, l’organisation jihadiste se fait connaître pour sa violence et sa cruauté, notamment en Syrie. Dans les zones que ses combattants contrôlent, comme dans la province de Raqqa, dans le Nord-Est où l’organisation a établi son fief, Abou Bakr Al-Baghdadi et ses hommes rétablissent le pacte d’Omar – une loi héritée des premiers temps de l’islam imposant des règles strictes aux chrétiens – et appliquent la charia. Ainsi, Abou Bakr Al-Baghdadi marque les esprits en exécutant près d'Alep un adolescent de 15 ans qui avait, selon lui, insulté le prophète. L’homme punit les voleurs en leur coupant le bras. Et ses combattants, notamment en Syrie, procèdent à des crucifixions.

>> À voir : "Auteure d'une enquête sur Abou Bakr al-Baghdadi, Sofia Amara, invitée de France 24"

"Abou Bakr al-Baghdadi avait un vrai projet de société où chacun avait un rôle à jouer, y compris les femmes et les enfants, qu’il s’agisse des petits garçons qui ont été menés au combat et forcés à commettre des actes abominables pour certains en étant transformés en bourreaux, ou des petites filles qui ont été vendues et violées dès l’âge de 7 ou 8 ans", explique à France 24, en octobre 2018, la journaliste Sofia Amara, auteure du livre "Baghdadi, calife de la terreur" (éd. Stock).

"Tout a été fait pour que l’organisation survive à son leader"

S'il a été le premier chef jihadiste à instaurer un proto-État, son "califat" autoproclamé a aujourd'hui fait long feu. Le dernier réduit du groupe État islamique est tombé en mars à Baghouz, en Syrie, et des dizaines de milliers de ses jihadistes sont désormais dans les prisons des Kurdes de Syrie ou de l'État irakien.

"Mais tout a été fait pour que l’organisation survive à son leader, affirme Sofia Amara. [Abou Bakr al-] Baghdadi n’a pas été choisi pour son charisme, pour son CV de jihadiste ou pour ses faits d’armes, mais pour sa capacité à valider les décisions des chefs militaires ayant participé à la création de l’État islamique."

Depuis des mois, l'homme, dont la mort avait été évoquée à plusieurs reprises, ne dirigeait d’ailleurs plus que des troupes disloquées, même si dans les vidéos de propagande, son organisation continuait de revendiquer, plus ou moins opportunément, des attentats à travers le monde.

>> À voir : "Enregistrement de Baghdadi : 'Pour l’État islamique, l’histoire n’est jamais finie'"

Conscient de l’affaiblissement de son organisation, Abou Bakr al-Baghdadi prenait également soin d’inscrire le combat de son groupe dans un temps long, une façon de faire oublier les difficultés actuelles. "Très souvent, la propagande de Daech [nom arabe du groupe État islamique] fait référence aux batailles que le prophète [Mahomet] a perdues mais qui ne l'ont pas empêché de triompher par la suite. Quand on est dans une conception millénariste, comme c’est le cas avec Daech, on considère que l’histoire n’est jamais finie", analyse sur France 24, en septembre 2017, Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense et spécialiste du jihadisme.

Avec AFP et Reuters

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