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Jawar Mohammed, l’opposant qui défie le pouvoir d’Abiy Ahmed en Éthiopie

Jawar Mohammed s'adressant à des partisans rassemblés devant son domicile, à Addis-Abeba, le 24 octobre 2019.
Jawar Mohammed s'adressant à des partisans rassemblés devant son domicile, à Addis-Abeba, le 24 octobre 2019. Archive, AFP

À l’origine des manifestations qui ont fait 67 morts en Éthiopie fin octobre, Jawar Mohammed, 33 ans, s’affiche comme la nouvelle tête de proue de l’opposition. Après avoir soutenu l’actuel Premier ministre, il est devenu son principal ennemi.

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En Éthiopie, son nom suscite autant l’admiration que le rejet. Mais il ne laisse jamais indifférent. Jawar Mohammed, 33 ans, était il y a quelques mois encore considéré comme l’artisan de la victoire de l’actuel Premier ministre, Abiy Ahmed. Les deux hommes appartiennent en effet tous les deux à la communauté oromo, le groupe ethnique le plus important en Éthiopie. Mais depuis peu, - les ennemis les plus redoutables naissant bien souvent dans son propre camp-, Jawar Mohammed est aussi devenu son principal détracteur.

L’ancien allié du Premier ministre, journaliste de formation au visage rond et à la barbe discrète, a publiquement critiqué plusieurs réformes d'Abiy Ahmed. La rupture entre les deux hommes a définitivement été consommée lorsque Jawar Mohammed a accusé le chef du gouvernement sur les réseaux sociaux de vouloir "instaurer une dictature". Un affront qui passe mal aux yeux de celui qui vient d’être fraîchement auréolé du prix Nobel de la paix.

Passeport américain

Les relations se sont encore envenimées, lorsque Abiy Ahmed a mis en garde, lors d’une session de questions-réponses au Parlement, les "propriétaires de médias qui n’ont pas de passeport éthiopien et jouent double jeu […]. En période de paix, ils sont là, et quand il y a des troubles, ils ne sont plus là", a-t-il déclaré à l’Assemblée. L’allusion à Jawar Mohammed, qui dispose d’un passeport américain, après un exil de dix ans aux États-Unis, n’a échappé à personne.

La tension entre les deux Oromo est allée crescendo le 23 octobre. Le militant affirme sur Facebook que, dans la nuit du mardi au mercredi, les gardes du corps qui lui avaient été assignés par les autorités fédérales ont reçu l'ordre de se retirer. Sur le réseau social, Jawar assure en outre qu’un plan visant à lever ses mesures de protection pour permettre à une foule hostile de mener une attaque contre lui a été fomenté par les autorités.

>> À lire : En Éthiopie, plus de 60 morts dans des manifestations

Des accusations qui ne manquent pas d’échauffer les esprits. Dès le lendemain, des centaines de partisans de l’opposant politique descendent dans les rues de la capitale pour dénoncer les pratiques d’Abiy Ahmed, accusé de vouloir préparer une attaque contre l’opposant. Des violences éclatent entre manifestants et forces de l’ordre à Addis Abeba, avant de se propager à la région d'Oromia. Des pneus sont brûlés, des barricades érigées, des routes bloquées dans plusieurs villes. Le bilan humain est lourd : selon la police, les émeutes font 67 morts.

Dangereux agitateur

Samedi 26 octobre, le Premier ministre Abiy Ahmed dénonce à son tour "une tentative de provoquer une crise ethnique et religieuse". "La crise que nous vivons pourrait encore s'aggraver si les Éthiopiens ne s'unissent pas", a-t-il affirmé lors de sa première déclaration depuis le début des affrontements. "Nous travaillerons sans relâche pour assurer que la justice prévale et traduire en justice les coupables", a-t-il conclu.

Le nationaliste oromo, qui se présente comme "Oromo d’abord", avant d’être Éthiopien, est régulièrement accusé d’exacerber les tensions religieuses. En 2013, dans une vidéo, il affirme : "Mon village est musulman à 99 %. Si quelqu’un s’exprime contre nous, nous lui trancherons la gorge avec une machette." Des propos "sortis de leur contexte", se justifie l’activiste qui rappelle être né d’une mère chrétienne et d’un père musulman. Jawar Mohammed l’assure, il n’est pas séparatiste et croit au fédéralisme ethnique, à condition qu’il soit démocratique et laisse une autonomie aux régions.

Des propos qui tantôt inquiètent, tantôt rassurent, opacifiant le mystère qui entoure ce personnage. Une chose est certaine à son sujet : il dispose d’une puissance de frappe non-négligeable. Avec quelque 1,7 million d'abonnés sur Facebook et plus de 125 000 usagers de Twitter, qui suivent chaque jour ses commentaires peu amènes envers le pouvoir, ce diplômé des universités américaines de Stanford et Columbia est un opposant entendu.

Sans compter que le journaliste est le dirigeant exécutif et fondateur d’Oromia Media Network (OMN), une chaîne créée depuis son studio de Minneapolis, aux États-Unis, du temps de son exil. Véritable porte-voix de l’opposition, il a déjà su utiliser par le passé ce précieux canal, diffusé par satellite, à des fins politiques. À 12 000 kilomètres d’Addis Abeba, il organise la fronde en dictant la marche à suivre à la base militante présente sur le terrain : les Qeerroo, jeunes manifestants oromo à l’origine du soulèvement. Et le plan fonctionne. Le mouvement des Qeerroo conduit à la démission de l’ex-Premier ministre Hailemariam Desalegn et fait plier le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), au pouvoir depuis vingt-sept ans.

"Chacun veut pousser l'autre à la faute"

À l'approche des élections législatives prévues pour mai 2020, ce trouble-fête pourrait bien affaiblir Abiy Ahmed. "Il semble que les deux leaders oromos testent leurs forces, mesurent leurs capacités respectives de mobilisation, s'observent, estime Éloi Ficquet, maître de conférences à l'EHESS et spécialiste de la Corne de l’Afrique dans un entretien à France 24. Aucun des protagonistes n'a intérêt à la logique du pire, mais chacun veut pousser l'autre à la faute, et cela va sans doute continuer de provoquer des violences sporadiques."

D’autant que l'opposant n’a pas exclu une candidature contre le Premier ministre aux prochaines élections, car il souhaiterait que son influence dans le pays se concrétise positivement. Reste à savoir si sa double nationalité lui permet de se présenter à un tel scrutin, s’interroge Alain Gascon, professeur émérite à l’université Paris-8 et spécialiste de la Corne de l’Afrique.

"Jawar Mohammed semble être le concurrent le plus sérieux d'Abiy Ahmed pour obtenir l'adhésion des Oromo au mouvement de rassemblement qu'il veut créer, considère Éloi Ficquet. Cependant la capacité de Jawar à séduire au-delà des Oromo est faible. Il semble être détesté. De ce point de vue, il peut jouer un rôle utile pour mettre en valeur la modération tout sourire du Premier ministre."

Réputé érudit et travailleur, le militant joue tout de même un jeu dangereux. Sur les réseaux sociaux, "pour diviser la base électorale d’Abiy Ahmed, il ne cesse d’utiliser les frustrations des Qeerroo qui n’ont pas obtenu l’autonomie politique et culturelle qu’ils exigent pour leur région, ni d'amélioration de leur condition économique. Or exacerber le nationalisme ethnique, grande fragilité de l’Éthiopie, est la dernière chose dont le pays ait besoin", conclut Alain Gascon.

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