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Frondes en Irak et au Liban : "L’Iran se retrouve en porte-à-faux dans sa sphère d’influence"

Khalid al-Mousily, Reuters

Le guide suprême iranien, Ali Khamenei, a commenté, mercredi, les soulèvements au Liban et en Irak, en dénonçant l’action de puissances étrangères dans ces évènements. Signe que Téhéran s’inquiète d'une perte d'influence dans ces deux pays.

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Dans un discours partiellement retransmis par la télévision d'État, le guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, a accusé, mercredi 30 octobre, les États-Unis, Israël et "certains pays occidentaux" d’être à l’origine "des troubles" au Liban et en Irak.

Ces deux pays sont, depuis plusieurs semaines, le théâtre de soulèvements populaires spontanés contre leurs gouvernements et leurs classes politiques respectifs, accusés d’être corrompus, le tout sur fond de crise sociale et de marasme économique.

"Je recommande à ceux qui sont en charge de l’Irak et du Liban de remédier à l’insécurité et à la tourmente créées dans leur pays par les États-Unis, le régime sioniste [l’État d’Israël n’est pas reconnu par Téhéran, NDLR], certains pays occidentaux et l’argent de certains pays réactionnaires", a déclaré Ali Khamanei. Il a également prévenu que "l'ennemi cherche à perturber le cadre légal" des pays de la région.

Ces accusations et ces mises en garde interviennent alors que la contestation au Liban a fait chuter le gouvernement de Saad Hariri et qu'en Irak, le Premier ministre, Adel Abdel Mahdi, conspué par les manifestants, est en sursis.

Même s’il a reconnu que les populations irakienne et libanaise ont des demandes "justes" à faire valoir, la sortie du guide suprême iranien tend à démontrer que la République islamique craint une déstabilisation qui serait néfaste à son influence et ses intérêts dans ces deux États. Lesquels sont régis par un système politique basés sur le confessionnalisme, et où elle compte de nombreux alliés bien placés au sommet du pouvoir.

"Le pouvoir iranien ne peut qu'être inquiet, car il a un rôle politique important dans ces pays. Il lui importe que son influence soit durable et solide après avoir énormément investi, or Téhéran est aujourd’hui contesté par la population et se retrouve en porte-à-faux dans sa propre sphère d’influence", confie à France 24 un fin connaisseur de la République islamique, sous le sceau de l’anonymat.

Et d’ajouter : "la prévisible théorie d’une manipulation étrangère et sioniste, censée décrédibiliser ces mouvements de contestation, est alarmante même si elle démontre une certaine fébrilité".

Le Hezbollah défié au Liban

Au Liban, la vague de protestation a gagné les bastions chiites du sud du pays, dominés par le Hezbollah, le mouvement politico-militaire chiite parrainé financièrement par Téhéran et jusque-là intouchable. Pis, certains manifestants n’ont pas épargné le secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah, alors que ses partisans le considèrent comme le chef de la résistance contre Israël.

Seul parti à disposer d'armes et d’un arsenal plus important que celui de l’armée libanaise, la formation chiite pro-iranienne est décrite par plusieurs experts comme le réel centre de décision au Liban et un prolongement du pouvoir iranien. "Il y a deux États, celui qui est en vitrine, et celui du Hezbollah, colonie iranienne qui structure la vie politique et contrôle les frontières", souligne Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes, installé à Paris.

Fait sans précédent, lors des premiers jours du soulèvement entamé le 17 octobre, des manifestants se sont attaqués aux permanences de certains députés chiites, dont celles de Mohammad Raad, président du groupe parlementaire du Hezbollah. À plusieurs reprises, des partisans du parti de Dieu, et du mouvement Amal, son allié chiite au Parlement et au sein du gouvernement, ont attaqué des protestataires, signe de la nervosité dans leurs rangs.

De son côté, Hassan Nasrallah a tenu des propos similaires à ceux prononcés par Ali Khamenei, en laissant entendre, la semaine dernière, que les manifestations organisées au Liban étaient financées par des ambassades et des puissances étrangères.

Des déclarations qui lui ont valu des réponses cinglantes et ironiques des constestataires sur les réseaux sociaux. Certains internautes ont même partagé un discours de Hassan Nasrallah dans lequel il affirmait, en 2016, que "le budget" de son parti, "des salaires jusqu’aux boissons" sont payés par l’Iran.

"Iran dehors dehors, Bagdad libre"

En Irak, où la majorité de la population est chiite, l'Iran impose sa marque sur la scène politique. Notamment en soutenant plusieurs partis et groupes armés, dont le puissant Hachd al-Chaabi, un groupement de paramilitaires dominé par les milices chiites. Ce dernier représente le deuxième bloc au Parlement tout en étant membre de la coalition gouvernementale.

Dans les manifestations contre le pouvoir, qui ont provoqué la mort de 240 personnes depuis le 1er octobre à Bagdad et dans le sud du pays, le ressentiment contre Téhéran se retrouve dans les slogans scandés par les protestataires : "Iran dehors dehors, Bagdad libre". "Ils ont clairement indiqué qu’ils veulent, en plus des revendications économiques et sociales, se débarrasser de la présence iranienne dans le pays et d’un régime mis en place par Téhéran", souligne Oula Saïd al-Samrani, journaliste irakienne, invitée du débat de l’antenne arabe de France 24.

Ce n’est pas la première fois que l’emprise iranienne, qui s’est étendue en Irak à la faveur de l’invasion américaine de 2003, est contestée. En septembre 2018, à Bassora, dans le sud chiite, des centaines de manifestants avaient mis le feu au consulat iranien et s’en étaient pris à des partis et groupes armés pour la plupart proches de l'Iran, lors d’une vague de protestations contre la corruption et la déliquescence des services publics.

Par ailleurs, Téhéran craint surtout une contagion des contestations sur son propre sol, alors que l’économie du pays est en difficulté en raison des sanctions américaines. Selon le FMI, l’économie iranienne doit se contracter de 9,5 % cette année après une croissance de 4,8 % en 2018.

"Il y a une confluence entre la colère exprimée contre des systèmes politiques dominés par des alliés de l’Iran en Irak et au Liban et la contestation qui existe au sein même de la République islamique, où le mécontentement est de la même nature, notamment sur les sujets socio-économiques", relève Bernard Hourcade, chercheur émérite au CNRS et spécialiste de l'Iran, contacté par France 24.

"En Iran, en Irak ou au Liban, la société civile a besoin de s’exprimer comme on l’a vu côté iranien en 2017, lors de manifestations contre les difficultés économiques et le pouvoir, poursuit-il. Dans ces pays, où le chiisme politique est important et où l’Iran est influent, émergent des questions de politiques nouvelles qui ne concernent pas l’influence de l’Iran en matière de missiles ou de nucléaire".

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