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Les coulisses de la mort de Baghdadi révèlent la méfiance des États-Unis envers la Turquie

Vue aérienne du site visé par les hélicoptères d'attaque américains, près du village de Baricha, dans la province d'Idleb, le 27 octobre 2019.
Vue aérienne du site visé par les hélicoptères d'attaque américains, près du village de Baricha, dans la province d'Idleb, le 27 octobre 2019. Omar Haj Kadour, AFP

Pour mener l’assaut ayant permis de tuer Abou Bakr al-Baghdadi dimanche dans la province syrienne d'Idleb, frontalière de la Turquie, les États-Unis sont partis d’Irak, évitant la base aérienne turque d’Incirlik, pourtant pont stratégique de l'OTAN.

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Acculé dans un tunnel souterrain situé près du village de Baricha, Abou Bakr al-Baghdadi, pris pour cible tôt dimanche 27 octobre, a activé sa veste d’explosifs. Le chef de l’organisation État islamique est mort, attirant de nouveau l’attention sur la province syrienne d'Idleb. Une région située à moins de dix kilomètres de la frontière turque et connue pour être devenue le "dernier refuge des rebelles syriens" résistant aux forces du président Bachar al-Assad.

Curieux refuge, pour l’autoproclamé "calife" du groupe État islamique, que celui soulignant les intérêts contradictoires des différentes forces engagées dans la guerre syrienne. En effet, à l’heure où l’ensemble de la communauté internationale se félicite de l’assassinat d’Abou Bakr al-Baghdadi, sa localisation et la manière dont l’assaut américain a été planifié et exécuté mettent en évidence les menaces qui persistent dans cette région, et au-delà.

Échec de la Turquie à débarrasser Idleb des jihadistes

Sur la carte des combats en Syrie, la zone dans laquelle se trouve le village de Baricha est identifiée comme étant "sous le contrôle des rebelles". Ici vivent trois millions de personnes, pour la plupart des civils, cohabitant avec un brassage de groupes jihadistes, dont la branche syrienne d’Al-Qaïda, mais aussi un certain nombre de factions alliées ou belligérantes, la plupart rivales mortelles du groupe État islamique.

À Idleb, la Turquie dispose d'une douzaine de postes d'observation chargés de surveiller la zone rebelle, où opère également l'Armée syrienne libre (ASL). Après avoir négocié un cessez-le-feu avec la Russie et l’Iran, dans le cadre du processus d’Astana, la Turquie s’est imposée comme "garant" de la poche d’Idleb.

L’accord prévoyait la création d’une zone tampon, demandée par la Turquie, pour protéger les habitants d’Idleb des offensives des forces du président Assad.

En échange, Ankara a été tenue de débarrasser la province de tous les groupes jihadistes, y compris Al-Qaïda et les groupes séparatistes.

La présence d'Abou Bakr al-Baghdadi à Idleb lors de l’opération des forces spéciales a ainsi contribué à mettre en lumière l’échec de la Turquie à mettre en œuvre son engagement.

La base aérienne turque d’Incirlik boudée

Du point de vue des milieux de la défense et de la lutte antiterroriste, l’origine de l’opération américaine pose elle aussi question, et souligne les tensions entre la Turquie et ses collègues membres de l’OTAN.

Dimanche, les hélicoptères d'attaque américains ont décollé vers minuit pour Idleb. À quelque 200 kilomètres du village de Baricha se trouve la base aérienne d’Incirlik, deuxième plus grande base aérienne de l’OTAN, située dans le sud de la Turquie. Par sa position stratégique, les hélicoptères auraient pu partir de cette base. Il n’en est rien. Au lieu de cela, les hélicoptères, remplis de commandos et d’équipements de la Delta Force, ont décollé de la base aérienne d'Al-Assad, située dans la province d'Anbar (ouest de l’Irak), à près de 800 kilomètres de Baricha, prenant ainsi une trajectoire balayant la Syrie d’est en ouest sur un terrain dangereux tenu par l’ennemi.

Au lendemain de l’annonce du président Donald Trump, le Washington Post a taillé dans le vif, questionnant les préoccupations sécuritaires des alliés de la coalition internationale contre le groupe État islamique. "Que les forces américaines n'aient pas utilisé la base aérienne voisine de la Turquie, à Incirlik, comme un lieu de transit, ni informé Ankara sur la cible de l'opération à l'avance, témoigne du manque de fiabilité d'un allié sur lequel M. Trump dit compter pour empêcher la résurgence de l'État islamique", note le quotidien américain.

"Ce que nous savons, c'est que le gouvernement turc a été très contrarié par la manière dont le gouvernement américain continue de coopérer étroitement avec les Forces démocratiques syriennes (FDS, dirigées par les Kurdes)", explique Nicholas Heras, du Center for a New American Security, dans un entretien à France 24.

"Pour des raisons opérationnelles, les États-Unis ont jugé préférable de partir d'Erbil, dans une atmosphère de sécurité plus coordonnée pour les États-Unis qui rendait plus improbable pour [le groupe] État islamique d’être averti du raid au préalable", poursuit celui qui a conseillé des responsables américains de la lutte contre le terrorisme. "Si vous lisez entre les lignes de ce que les responsables américains disent, il est clair que nous ne faisons pas assez confiance à la Turquie pour coopérer étroitement."

Coopération avec les FDS, ennemi juré de la Turquie

Contraste frappant : des rapports récents ont mis en évidence le rôle essentiel des FDS, ennemi juré de la Turquie, dans l’assaut qui a mené à la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi.

Haut-conseiller des FDS, Polat Can a révélé mardi, dans un tweet détaillé, que l'une des sources du groupe avait réussi à voler les sous-vêtements usagés d’Abou Bakr al-Baghdadi, puis un échantillon de son sang. Ces éléments, transmis par la suite aux services de renseignement américains, ont permis l’obtention des correspondances ADN et le passage de l’opération à la vitesse supérieure, "il y a plus d’un mois", a-t-il affirmé.

Toutefois, l’invasion turque dans le nord-est de la Syrie le 9 octobre "a retardé l’opération", a-t-il expliqué.

Par ailleurs, Washington a confirmé mardi une annonce des FDS – publiée quelques heures après l'annonce de la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi – selon laquelle un raid conjoint entre les forces kurdes et américaines à Jarablous (province nord d’Alep) avait tué une autre figure de haut niveau du groupe État islamique, son porte-parole, Abou Hassan al-Mouhajir.

Ce raid était "une continuation de l'opération précédente", a déclaré le commandant général des Forces démocratiques syriennes, Mazloum Abdi, signe de proximité entre l’action des FDS et celle des États-Unis.

Au début du mois, cependant, la décision soudaine du président américain de retirer ses troupes de Syrie avait suscité de vives critiques sur sa trahison des Kurdes, alliés militaires les plus engagés de Washington dans la lutte contre le groupe État islamique.

Donald Trump a, depuis, tenté de faire marche arrière, annonçant le redéploiement des troupes américaines de la zone frontalière envahie par la Turquie vers une zone plus à l'est pour protéger les puits de pétrole encore sous contrôle kurde. Mais depuis que les puits de pétrole ont été détruits par les combats dans la guerre syrienne, l'annonce a été largement considérée comme une tentative de maintenir les forces spéciales américaines dans cette zone instable.

Alliances entre groupes islamistes

Alors que des groupes de l'ASL se sont battus avec des groupes liés à Al-Qaïda tels que les Hayat Tahrir al-Cham (anciennement Front al-Nosra), la présence d’Abou Bakr al-Baghdadi dans une zone contrôlée par les rebelles souligne les alliances fluides et improbables entre groupes militants islamistes.

Abou Bakr Al-Baghdadi a été retrouvé dans la maison d'Abou Mohammed Salama, un commandant de Hurras ad-Din, un groupe salafiste jihadiste ayant prêté allégeance à Al-Qaïda. Et bien qu’Al-Qaïda et l'organisation État islamique soient rivaux, les membres de Hurras ad-Din sont soupçonnés d’avoir aidé des membres du groupe EI à fuir leurs dernières poches de contrôle dans l’est de la Syrie, vers Idleb.

La Turquie, qui se concentre sur la lutte contre les combattants kurdes dans la région, a finalement montré peu d'enthousiasme à sévir contre les groupes jihadistes opérant dans le nord de la Syrie.

Depuis qu'Ankara a rejoint l'OTAN en 1952, l’organisation a souligné l'importance de la base turque d'Incirlik. Un pont stratégique vers les mers Noire et Méditerranée pendant la guerre froide qui a vu son importance soulignée lors de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014.

L’opération militaire ayant conduit à la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi a révélé la mise à l’écart de facto de la Turquie par l’OTAN. Alors que la Turquie a, de son côté, renforcé ses liens militaires avec Moscou et Pékin.

"Les États-Unis ont établi d'autres bases qui peuvent décharger et diminuer l'importance d'Incirlik", note toutefois Nicholas Heras. "Il y a des bases au Qatar, aux Émirats arabes unis, à Erbil, une base opérationnelle avancée en Grèce et dans d'autres endroits de la région, ce qui réduit l'importance d'Incirlik."

La méfiance des États-Unis à l’égard de la Turquie, présente, selon Nicholas Heras, certaines similitudes avec les relations tendues qu’entretenaient les Américains avec le Pakistan lors du raid qui a abouti à la mort d'Oussama Ben Laden en 2011 à Islamabad.

Le Pakistan, allié des États-Unis pendant la guerre froide et partenaire de la guerre contre le terrorisme, n'a été informé de l'opération qu'après la mort du fondateur d'Al-Qaïda et le retour de l'équipe américaine sur une base aérienne en Afghanistan.

Après plus de 60 ans de mariage militaire entre la Turquie et ses partenaires occidentaux de l’OTAN, l’Alliance semble teintée de désamour. Mais aucune des deux parties n’est prête pour un divorce officiel.

Article adapté de l’anglais par Pauline Rouquette. Texte original à retrouver ici.

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