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REPORTAGE

Paris Games Week : le jeu vidéo, "un patrimoine à sauvegarder"

La Paris Games Week est le plus grand festival de jeux video français.
La Paris Games Week est le plus grand festival de jeux video français. France 24

Alors que la Paris Games Week accueille jusqu'au 3 novembre des milliers de "gamers", ce grand rendez-vous de l'industrie vidéoludique est aussi l'occasion de réfléchir sur la place du jeu vidéo en tant que patrimoine à sauvegarder et valoriser.

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"Pour un musée national des cultures numériques." Le panneau revendicatif est signé par MO5.COM, une association fondée en 2003, qui milite pour la création d'un musée national afin de mettre en valeur les jeux vidéo.  Il se retrouve sur plusieurs murs de l'espace de 400 m² à sa disposition où l'association expose de nombreuses consoles et jeux de sa collection lors de la Paris Games Week (PGW), la grand-messe du jeu vidéo en France, qui se déroule jusqu'au 3 novembre, dans le sud de Paris. L'occasion pour les passionnés de revendiquer le statut de patrimoine et d'objet artistique de leur passe-temps favori.

Dans ce parc des expositions de la porte de Versailles, beaucoup de parents s'approchent pour faire découvrir à leurs enfants les pixels de leur jeunesse et au passage s'offrir un frisson de nostalgie en rejouant, des dizaines d'années après, à des jeux cultes, tels que Mario Kart ou Bomberman.

Sauvegarder les œuvres

Depuis la création de MO5.COM, les membres – 350 aujourd'hui – se sont donnés pour mission d'amasser consoles, machines, accessoires, disquettes, cartouches et autres disques de jeux vidéo, qui constituent la riche histoire du medium. Le fondateur de l'association, Philippe Dubois, ingénieur informatique, est fier d’être né en 1972, la même année que l’Odyssey, la toute première console de jeu. Il fut très vite convaincu par la nécessité de préserver ce qu'il considère comme un patrimoine en proie à l'obsolescence rapide.

Les engagements de MO5.COM sont placardés sur leur espace.
Les engagements de MO5.COM sont placardés sur leur espace.

"Le jeu vidéo est le dernier medium en date, explique Philippe Dubois. Et, malheureusement, il est celui qui évolue et qui devient obsolète le plus vite. On change de génération de machine de jeu tous les cinq ou sept ans. Chaque machine met au rebus la génération précédente et les jeux vidéo qu'elle portait", ajoute ce passionné. "Aujourd'hui, nous avons un nouveau défi avec la dématérialisation des contenus : les jeux vidéo n'ont plus de trace physique. Ils peuvent disparaître du jour au lendemain comme lorsqu'Apple a décidé de faire disparaître de son App store les logiciels en 32 bits : ce jour-là des milliers d’applications, dont des jeux vidéo ont disparu. Et il est peu probable qu'on les retrouve."

Pour le vieux routier du jeu vidéo, la solution passe donc par la création d'un musée national, qui marquerait la reconnaissance du medium auquel il voue son temps libre. Mais la prise de conscience prend du temps et est compliquée par les changements d'interlocuteurs constants dans les ministères. "Sous [François] Hollande, nous avons eu trois ministres de la Culture. À chaque fois, les acteurs du jeu vidéo sont contraints de prendre rendez-vous pour expliquer leur démarche et on revient en arrière", fustige-t-il. Il loue cependant le travail de Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture (2009-2012) sous Nicolas Sarkozy, qui a permis l'organisation de l'exposition "Game Story" au Grand Palais, puis celle "Jeux vidéo : l'expo" à la Cité des Sciences, contribuant à la reconnaissance de la culture vidéoludique.

"On garde espoir car il y a un renouvellement générationnel à tous les postes, renchérit le fondateur de l'association. Aujourd'hui dans des rendez-vous aux ministères, on discute avec des gens ayant eux-mêmes joué dans leur jeunesse. C’était impensable il y a dix ans", raconte-t-il avant d'exposer son rêve pour le futur musée.

"L'important serait d'offrir au visiteur la possibilité de jouer à un jeu vidéo dans les conditions les plus proches de l'époque, afin de recréer les premiers émois suscités par ce jeu vidéo", développe le président de MO5.COM. "Par exemple, Mario sur NES [la première console de Nintendo, NDLR] est indissociable de ses graphismes un peu baveux d'époque, la manette rectangle et du fait qu'il n'était jouable qu'à une seule personne et que les amis à nos côtés étaient contraints de nous encourager. Aujourd'hui encore, il reste un excellent jeu mais y jouer seul sur son smartphone dernier cri via des contrôles tactiles le dénature."

Les jeux vidéo sont soumis au dépôt légal

À ce travail associatif d'archivage s'ajoute celui effectué de manière officielle par la Bibliothèque national de France (BNF). Depuis 1992, les jeux vidéo sont entrés dans le patrimoine culturel français et les éditeurs de jeux sont donc soumis au principe du dépôt légal, qui les oblige à envoyer deux copies de leurs créations pour qu'elles soient conservées pour la postérité et son étude.

Lors de cette Paris Games Week, il y a d’ailleurs un contraste amusant entre la foule que fait danser l'éditeur Ubisoft dans la moiteur du parc expo et l'ambiance feutrée qui règne dans la salle de conférences située en hauteur et qui accueille la première "journée de la recherche" de la PGW. Ici, le jeu vidéo est une affaire sérieuse et on confie à des docteurs en littérature, des psychiatres ou encore des historiens la tâche de débattre sur “l'Intimité et extimité dans le jeu vidéo” ou encore la place des livres dans les jeux de rôle.

L’immense collection de la BNF – plus de 17 000 œuvres – est accessible sur accréditation pour les chercheurs qui voudraient étudier le sujet. Mais, outre ce travail d'archive, la BNF s'est aussi donné comme mission de valoriser les collections qu'elles possèdent.

"Il y a un véritable défi technique et 'museographique' : comment présenter autrement le jeu video qu'en vitrines avec des consoles inertes ?", s'interroge Pascale Issartel, directrice du département de l'Audiovisuel de la BNF, interrogée par France 24. "On collecte aujourd'hui le patrimoine de demain. C'est notre rôle en tant qu'institution de légitimer ce support."

Si l'association MO5 met l'accent sur l'expérience de jeu et la recréation des sensations d'origine, la BNF estime que celle-ci n'est pas centrale quand on souhaite faire entrer le jeu vidéo dans le cadre d'un musée ou exposition. La BNF estime que le processus créatif, le travail préparatoire qui permet d'aboutir à l'œuvre finale est tout aussi intéressante à exposer.

"On peut regarder un tableau à 20 personnes en même temps mais on ne peut pas jouer à 20 personnes en même temps", rappelle Jean Jourenton, titulaire d'un master de muséologie des nouveaux médias, qui intervenait au cours de la journée. " C'est très compliqué de rendre un gameplay. Je pense de plus en plus que le jeu, tel qu'on le connaît dans un cadre privé, est intransposable dans le cadre d'une exposition. Dans celle-ci, le temps de jeu est limité rendant difficile l'expérience de jeu. Les conditions matérielles ne sont pas les mêmes : on est debout, au milieu de plusieurs personnes… Il y a la peur de mal jouer en public…", énumère ce spécialiste de la question.

Rendre ludique les expositions

Jean Jouberton a un temps travailler pour la BNF comme chargé de recherche. Il continue de réfléchir à la place à accorder aux jeux video comme complément d'expositions plus classiques. Et le chercheur de 31 ans en est arrivé à retourner le problème : au lieu de proposer l'expérience de jeu telle qu'elle est vendue dans le commerce, la culture pourrait gagner à se servir du medium pour gagner en pédagogie.

"Insérer un jeu vidéo commercialisé tel quel dans une exposition est une erreur. Selon moi, la meilleure solution pour insérer du jeu vidéo dans une exposition, c'est de le créer spécialement pour celle-ci."

La BNF a d'ailleurs décidé de tenter l'expérience en créant son premier jeu vidéo, "le royaume d’Istyald" qui plonge l’internaute dans un monde peuplé de créatures et d’objets mystérieux et sera adossé au cycle "Fantasy, retour aux sources". Le jeu vidéo est présenté sur le stand de la BNF de la Paris Games Week.

"On veut sortir de la simple nostalgie provoquée par la vue de vieilles consoles pour entrer dans une vraie expérience inédite", confirme Pascale Issartel.

"Prisme 7", l'étage virtuel du centre Pompidou

Cette approche, une prolongation de l'expérience du musée via un jeu vidéo, est également celle retenue par le centre Pompidou. Le musée parisien d'art moderne et contemporain est présent pour la première fois de son histoire à la Paris Games Week.

"Venir à la PGW est une suite logique du travail du centre Pompidou", estime Marie-Constance Mendes, chargée de projet au sein du musée. "Le jeu vidéo n'y est pas nouveau : il y a régulièrement des conférences, on dispose d'un espace nouveaux médias…"

Le centre Pompidou est venu présenter "Prisme 7", également son premier jeu vidéo. Le nom est un hommage aux six niveaux que compte le centre. L'expérience virtuelle en serait donc le septième. Le jeu vidéo sera téléchargeable à partir de février 2020.

"Le jeu vidéo est conçu pour faire découvrir les œuvres majeurs du centre Pompidou. Il s'agit de donner un panorama de nos collections à travers la présentation d'une cinquantaine d'œuvres majeures comme "Le Rhinocéros" de Xavier Veilhan ou "l'Arlequin" de Picasso sur les 100 000 pièces que compte le centre", explique Marie-Constance Mendes. "L'idée est de comprendre le processus créatif de l'artiste."

Le jeu vidéo permet à la BNF et au centre Pompidou de disposer d'un point d'entrée supplémentaire vers ses collections car comme le résume très pragmatiquement Pascale Issartel : "Le jeu vidéo peut faire venir des gens. C'est aussi pour cette raison qu'on essaie de le mettre dans nos expositions à la BNF."

Si la popularité du support n'est plus à démontrer, sa mise en valeur au sein d'un musée reste plus compliquée. "Les éditeurs réfléchissent aussi de leur côté. Il y a un besoin de reconnaissance de ce jeu de la part de tous les acteurs", raconte la directrice de l'audiovisuel de la BNF." Mais le musée du jeu vidéo reste un serpent de mer."

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