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Usines Seveso : ces voisines qu'on aime loin de chez soi

Le site incendié de l'usine Lubrizol, à Rouen, une semaine après l'incendie survenu le 26 septembre 2019.
Le site incendié de l'usine Lubrizol, à Rouen, une semaine après l'incendie survenu le 26 septembre 2019. Aude Mazoué

Depuis l’incendie de l’usine Lubrizol en septembre, à Rouen, les sites Seveso, usines classées à risque, suscitent la méfiance des riverains. En France, associations et collectifs exigent d'être protégés de ces voisins potentiellement dangereux.

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Depuis que les flammes ont ravagé l'usine Lubrizol à Rouen, le 26 septembre, dégageant des fumées toxiques, les site Seveso inquiètent. Ces sites industriels répertoriés potentiellement dangereux ne sont plus les bienvenus sur le territoire. Mais il est difficile d’y échapper tant ils sont nombreux : la France compte quelque 1 355 sites répertoriés, dont 720 sont classés en seuil haut.

>> À lire : À Rouen, l'incendie de Lubrizol laisse place au feu de la colère et de l'inquiétude

La dernière levée de boucliers contre une entreprise classée Seveso remonte au 30 octobre. Une association de défense de riverains a obtenu gain de cause face à un industriel devant le tribunal administratif de Rouen. La juridiction a annulé un arrêté préfectoral autorisant l'exploitation d'un site de stockage de produits phytosanitaires classé Seveso seuil haut au nord de la ville. Jusque-là, l'arrêté autorisait la société à stocker jusqu'à 4 150 tonnes de pesticides à Vieux-Manoir, au nord de Rouen. "Je pense qu'il y a une prise de conscience à Rouen du ‘plus jamais ça’, a assuré à l’AFP Annick Pividal, vice-présidente de l'association de défense des cinq communes du plateau de Buchy, commentant la décision de justice. Ici les gens sont très choqués par l'impact qu'a eu l'incendie de Lubrizol".

"Même en plein Larzac, ils continueront de polluer"

Les craintes ne se cantonnent pas à la Seine-Maritime. À Martigues, dans le Sud de la France, Sylvestre Puech n’est pas plus rassuré par les activités du site pétrochimique de Lavéra, classé Seveso, situé à quelques kilomètres de son domicile. Régulièrement, des fumées noires s’échappent des torches de l’une des usines du site. Lorsqu’un risque d’accident se déclare, les produits chimiques présents dans les installations sont évacués vers les torches de secours par les exploitants afin d’y être brûlés. "Quand on voit les panaches noirs se dégager des cheminées, on ne peut s’empêcher de penser que l’on respire un cocktail de particules nocives. Et les industriels ont beau nous envoyer des mails rassurants, on sait bien que ce n’est pas bon pour nous, estime le voisin inquiet. Les gens vivent tant bien que mal avec ce site à côté de chez eux."

Pas question pour autant de réclamer que ce site soit déplacé. "Même en plein Larzac, ils continueront de polluer", ironise Sylvestre Puech. "Ces sites industriels génèrent de l’emploi, ils sont nécessaires à la région, mais ils présentent des aléas qui méritent une sécurité maximale. Ces industriels doivent mettre la main à la poche pour davantage sécuriser leur site."

Carte des site Seveso seuil haut, en France, publiée par le site gouvernementale data.gouv.fr
Carte des site Seveso seuil haut, en France, publiée par le site gouvernementale data.gouv.fr

Une augmentation de 34 % des accidents

À Donges, près de Nantes, on ne souhaite pas non plus que l'établisement Seveso de Total Antargaz et SFDM soit déplacé. Mais on ne veut pas non plus que le site grignote sur le territoire comme il le fait depuis des années. Il s’est tellement agrandi qu’il a empiété sur la voie ferrée sur laquelle passent 60 à 70 convois par jour, dont les TGV de la ligne Paris-Nantes.

Une situation problématique quand on sait que des accidents se produisent régulièrement sur le site. Pour la seule année 2018, pas moins de trois incidents ont été relevés, a constaté Michel Le Cler, membre de la coordination nationale d’associations riveraines des sites Seveso. Une fuite de gaz en avril, une boule de feu en octobre et une fuite d’acide sulfurique en novembre.

Ces incidents à répétition reflètent une tendance nationale. Le nombre d'accidents industriels a augmenté de 34 % en deux ans, révèle le bureau d'analyse des risques et pollutions industriels (Barpi) du ministère de la Transition écologique et solidaire dans son dernier inventaire des accidents technologiques publié le 10 septembre 2019. Au total, l'année 2018 a été marquée par 1 112 accidents de ce type, contre 827 en 2016.

Des sites vieillissants en zone urbaine

L’étude va plus loin puisqu’elle indique que les accidents des établissements Seveso "contribuent significativement à cette évolution". Alors que ces sites représentaient 15 % des accidents en 2016, ils en ont constitué 25 % en 2018. Curieusement, en mars dernier, le même ministère communiquait d'autres chiffres qui montraient au contraire une légère baisse du nombre d'accidents.

Dans la réalité, de nombreux sites de l’Hexagone sont vieillissants. Construits à l’origine au milieu de zones rurales au cours du XXe siècle, ils ont été rattrapés par une urbanisation galopante et se sont retrouvés cernés de logements, commerces et de bâtiments administratifs.

Pourtant, après la catastrophe de l’usine AZF à Toulouse le 21 septembre 2001, une règlementation stricte en la matière avait été mise en place par la loi Bachelot de 2003. Mais dans de nombreux secteurs, les plans de prévention des risques technologiques (PPRT) prévus dans la législation ne sont toujours pas appliqués. La faute à des procédures longues et onéreuses, notamment liées aux expropriations.

Moins d’agents, moins d’argent

Le service du ministère de la Transition écologique et solidaire pointe aussi la progression de la mauvaise prise en compte du retour d'expérience pour expliquer la hausse des accidents des sites Seveso. "Après chaque incident survenu sur un site Seveso, une commission de suivi devait normalement se réunir. Or à ce jour, la commission ne s’est toujours pas réunie pour chacun des trois incidents survenus à Donges en 2018", regrette le bénévole Michel Le Cler, qui aurait dû y prendre part. Pourtant, en France, dans plus de 25 cas, il est noté qu'un incident a déjà eu lieu sur le même site sans que des mesures aient été prises pour en éviter un nouveau. L'usine Lubrizol avait déjà connu un accident en 2013.

À cela s’ajoute l’insuffisance des contrôles par les services de l'État. Selon les chiffres divulgués en mars 2019, le nombre d'inspecteurs des installations classées s'élevait à 1 607 en 2018 contre 1 627 en 2016, soit vingt agents de moins. Ces fonctionnaires ont effectué 18 196 inspections en 2018 contre 30 000 en 2006. Une baisse de 39 % en douze ans.

La situation ne devrait pas s’améliorer puisque les crédits de l’État alloués à la "prévention des risques", notamment technologiques, en 2020 sont en baisse pour la première fois depuis 2016. Une baisse relative certes, de moins de 500 000 euros sur un budget de plus de 90 millions. Mais dans un contexte où les risques industriels d’usines vieillissantes augmentent, cette réduction donne matière à réflexion.

Pas de quoi donc rassurer les riverains. "Dans les rues de Donges, on ne peut pas faire un pas sans croiser une personne qui ne soit pas liée à l’entreprise Total par le biais de sa femme, son fils, son ami…. Personne ne souhaite la voir partir. Mais à force d’entendre des discours opaques des autorités et des industriels et de constater que les risques à la source sont minimisés, des doutes s’immiscent dans la tête des gens", conclu Michel Le Cler. Et des catastrophes surviennent.

Le terme "Seveso" est le nom générique d'une série de directives européennes qui imposent aux États membres de l'Union européenne d'identifier les sites industriels présentant des risques d'accidents majeurs. Les responsables de ces "sites Seveso"sont tenus d'y maintenir un haut niveau de prévention.

Cette directive tire son nom de la catastrophe de Seveso qui eut lieu en Italie en 1976 et qui a incité les États européens à se doter d'une politique commune en matière de prévention des risques industriels majeurs.

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