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INTERVIEW

Manifestations en Irak : malgré son poids politique, "Moqtada al-Sadr ne peut incarner la solution"

Le chef religieux irakien Moqtada al-Sadr à Najaf, le 1er novembre 2019.
Le chef religieux irakien Moqtada al-Sadr à Najaf, le 1er novembre 2019. Alaa al-Marjani, Reuters

La contestation contre le pouvoir s'est durcie en Irak où une grève générale paralyse désormais le pays. Sur le terrain politique, l'impasse reste totale. Même l'influent leader chiite, Moqtada al-Sadr, semble dépassé par la situation. Décryptage.

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Routes, infrastructures pétrolières et administrations sont toutes paralysées en Irak depuis le 3 novembre par un mouvement de désobéissance civileLes manifestants poursuivent leur mouvement et réclament toujours "la chute du régime", incarné par la classe politique, jugée corrompue et incompétente.

L’Irak en grève « jusqu’à la chute du régime »

Le pays a de nouveau basculé dans la violence avec des affrontements dans le centre de Bagdad, lundi 4 novembre, qui ont fait de nouvelles victimes parmi les manifestants. Depuis le 1er octobre, date du début du soulèvement populaire, environ 270 personnes ont été tuées, principalement des manifestants – selon les données compilées par l'AFP, les autorités ayant cessé de communiquer un bilan à jour.

Du côté de la classe politique, l’impasse est totale et les différents camps qui dominent le Parlement tardent à s’entendre pour décider du sort du Premier ministre Adel Abdel Mahdi, rejeté par la rue.

L'influent leader chiite Moqtada al-Sadr, qui réclame depuis début octobre la démission d'un gouvernement qu'il avait contribué à former il y a un an, semble lui aussi dépassé par la situation.

Pour comprendre ce qui se joue en Irak, France 24 a interviewé Adel Bakawan, directeur du Centre de sociologie de l’Irak, Université de Soran et auteur de "L’Impossible État irakien", publié en mars 2019 aux Éditions L’Harmattan.

France 24 - En se rangeant du côté de la rue, Moqtada al-Sadr peut-il offrir une sortie de crise en Irak ?

Adel Bakawan : S’il est indéniable que Moqtada al-Sadr est l’une des figures majeures de l’échiquier politique irakien, il ne peut néanmoins incarner la solution. Ce mouvement de contestation spontané s’est forgé en dehors de ses cercles d’influence, limités à la communauté chiite, contrairement aux manifestations de 2016, dont il avait été l’initiateur. La majorité des manifestants d’aujourd’hui est essentiellement issue d’une nouvelle génération livrée à elle-même. Elle n’a pas connu le régime totalitaire de Saddam Hussein et est en rupture totale avec l’élite politique qui est au pouvoir. Nombreux sont ceux qui sont conscients que Moqtada al-Sadr fait partie de cette élite, dont lui-même exige le départ. Il faut rappeler que si le Premier ministre Adel Abdel Mahdi, aujourd’hui conspué par les manifestants, se trouve à ce poste, c’est en grande partie grâce à l’appui décisif de Moqtada al-Sadr. Sans lui, il n’aurait pas eu de majorité au Parlement.

Pourtant Moqtada al-Sadr s’est rangé du côté des manifestants dès le début de la crise. Il a même participé à une manifestation à Nadjaf, la semaine dernière.

Moqtada al-Sadr est un leader religieux fondamentaliste pragmatique. Il analyse les rapports de force locaux, régionaux et internationaux, avant de faire varier son positionnement en fonction de ses intérêts et ceux de sa mouvance. S’il a adopté la totalité des revendications des manifestants au début des manifestations, en exigeant la démission du Premier ministre et l’organisation d’élections anticipées, il a depuis modéré à plusieurs reprises sa position, en ne proposant plus que de remplacer Adel Abdel Mahdi. Il faut dire aussi qu’il a essayé d’instrumentaliser les manifestations aux dépens de ses rivaux, notamment de Hadi al-Ameri, chef des paramilitaires pro-iraniens du Hachd al-Chaabi. Son positionnement est très complexe et le rend parfois inaudible puisqu’il se veut à la fois dans l’opposition, se présentant comme le défenseur des exclus, et en même temps au cœur du pouvoir (sa mouvance est la première force au Parlement). S’il est indéniablement une personnalité très populaire au sein de la communauté chiite – il peut compter sur une solide base militante, large et fidèle – il n’en reste pas moins qu’en dehors de cette sphère, il est rejeté, à l’instar de toute la classe politique du pays.

Comment voyez-vous la suite des évènements ? Existe-t-il un scénario à même de sortir le pays de la crise ?

Le pays est dans une impasse. À cette heure, il n’y a pas de perspective de sortie de crise possible, ni du côté du pouvoir ni de celui des manifestants qui maintiennent des demandes radicales. Ulcérés par la situation socio-économique du pays, ils continuent d’exiger la chute d’un régime qu’ils accusent d’être corrompu et à l’origine de leurs malheurs. Et ils sont déterminés. Malgré tout son poids politique, Moqtada al-Sadr, ni aucun autre acteur politique d’ailleurs, ne peut peser sur le sort du mouvement de contestation. Personne ne peut décider de sa continuité ou de sa fin à la place de la population.

 

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