ÉTATS-UNIS

Trump et les femmes : la fabrique d’un prédateur sexuel

Donald Trump pose avec des potentielles participantes à l'émission de télé-réalité "The Apprentice", à New York le 4 février 2005.
Donald Trump pose avec des potentielles participantes à l'émission de télé-réalité "The Apprentice", à New York le 4 février 2005. Chip East, Reuters

En s’appuyant sur des interviews inédites, des transcriptions d’audience et des rapports de justice, Barry Levine et Monique El-Faizy ont répertorié au moins 67 accusations de comportements inappropriés visant Donald Trump.

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"Vous savez, ce qu'écrivent [les médias] n'a pas beaucoup d'importance, tant que vous avez un jeune et joli petit cul", affirmait Donald Trump en 1991 dans une interview à Esquire magazine.

Au début des années 1990, dans les coulisses du défilé Oscar de la Renta à New York, Donald Trump fait soudainement intrusion dans la loge des mannequins. À sa vue, toutes les jeunes modèles –jencore adolescentes pour la plupart – saisissent leurs robes pour se couvrir. "OK, maintenant mesdames, lâchez-les", déclare celui qui est alors surtout connu comme promoteur immobilier. Sans même se rendre compte de la colère des jeunes filles, Donald Trump fait le tour de la loge. Derrière lui, sa femme Ivana, alors enceinte, ne cache pas son mécontentement.

C'était la première fois que NaKina Carr, une mannequin de 21 ans, rencontrait Donald Trump. Mais cela était loin d'être la dernière. Elle s'est confiée à ce sujet pour la première fois dans une interview accordée aux auteurs de "All the President's Women" (Hachette, sortie de la version française prévue pour le printemps 2020) [dont l'une des auteurs est journaliste à France 24].

"Alors que la taille des mains de Donald Trump deviendrait par la suite un phénomène de curiosité publique, à l'époque, elles étaient tristement célèbres pour une toute autre raison", écrivent les auteurs. Et de rapporter les propos de NaKina Carr : "C'était un tripoteur. Il plaçait toujours ses mains où il ne fallait pas. Quand il embrassait quelqu'un, sa main se retrouvait sur les fesses ou les hanches de la personne".

Alors qu'il visitait sans y avoir été invité les coulisses d'un défilé de lingerie, Donald Trump aurait touché la poitrine d'une mannequin, prétendant inspecter la conception de son soutien-gorge, racontent également les auteurs.

Prédateur sexuel

Sous-titré "Donald Trump et la fabrique d'un prédateur", le livre a été coécrit par deux journalistes : Barry Levine, ancien directeur de la publication du National Enquirer, et Monique El-Faizy, journaliste à France 24 et autrice de "God and Country: How Evangelicals Have Become America's New Mainstream" (Bloomsbury, non-traduit).

C'est Barry Levine qui a proposé à Monique El-Faizy ce projet de livre. La journaliste admet que son premier réflexe a été de refuser : "Je ne voulais pas passer mon temps à côtoyer toutes ces histoires répugnantes d'abus. Mais j'avais lu le livre de l'auteur afro-américain Ta-Nehisi Coates ‘Between the world and me' et ce livre m'a vraiment poussée à réfléchir à la notion de complicité et à comment, quand vous ne combattez pas directement et dénoncez certaines choses, vous en faites partie".

"Si je m'autorise à ignorer ces faits, cela ferait-il de moi une complice du silence imposé à ces femmes et de la culture du viol ? J'ai réalisé que je devais surmonter mon propre inconfort pour prendre part au combat. Voir toutes ces histoires m'a fait comprendre que Donald Trump s'en prenait systématiquement aux femmes."

Comme NaKina Carr, un certain nombre de femmes citées dans le livre ont rendu public, pour la première fois, le calvaire que le président américain leur avait fait subir. Malheureusement, beaucoup disent avoir ressenti un sentiment de honte. "Les femmes culpabilisent elles-mêmes et la société entière culpabilise les femmes. Elles sont coupables de ne pas avoir crié. Elles sont coupables d'avoir été paralysées par la peur", explique Monique El-Faizy. "Je pense qu'il est extrêmement difficile de savoir ce que vous feriez dans la même situation. Mais vous réalisez que cela n'a rien à voir avec ces femmes en tant qu'individus. Elles se sont simplement trouvées au mauvais endroit au mauvais moment."

"Donald Trump s'en serait, de toute façon, pris à quelqu'un ce jour-là, et si cela n'avait pas été elle, cela aurait été quelqu'un d'autre. Le problème, c'est le comportement masculin de prédateur et aucunement le comportement de ces femmes", ajoute la journaliste.

La première à avoir compté dans la vie de Donald Trump – et à avoir inspiré son attitude misogyne vis-à-vis des femmes – était sa mère, Mary.

Mary a souffert de complications après la naissance de son cinquième enfant, Robert, et a dû être hospitalisée durant une assez longue période. Son absence a eu lieu à un moment crucial du développement du petit enfant qu'était alors Donald Trump. À son retour au domicile familial, Mary est devenue la parfaite femme au foyer pendant que son magnat de mari assurait sa fonction de traditionnel soutien de famille. Pour son fils, "elle était la femme idéale".

Ne jamais capituler

Ne jamais capituler, toujours rendre les coups et ensuite se proclamer vainqueur quelle que soit la réalité, telle est la devise de Donald Trump. C'est un homme qui, non seulement, traite les femmes comme des objets et les rabaisse, mais qui se vante aussi ouvertement de la facilité avec laquelle il peut les agresser sexuellement.

L'humiliation est un élément central de sa relation aux femmes. Il concentre sa prédation sur les femmes bien plus jeunes et moins puissantes que lui.

Lors de la cérémonie des Golden Globes de 2017, l'actrice Meryl Streep évoquait "l'instinct d'humiliation" de Donald Trump. "Quand une personnalité publique a ce genre de comportement, cela aun effet dans la vie de chacun parce que cela donne aux autres la permission de faire la même chose. L'irrespect appelle l'irrespect, l'usage de la violence incite à la violence. Quand les puissants utilisent leur position pour harceler les autres, nous sommes tous perdants", déclarait-elle.

Esquiver l'affaire Epstein

Dans les années 1980, la vie de Donald Trump tourne autour des mannequins, les plus jeunes possible. L'homme d'affaires devient tellement obsédé par les jeunes mannequins qu'il finit par lancer sa propre agence : Trump Model Management. De 1996 à 2015, c'est également lui qui détient le concours de Miss Univers.

C'est dans les années 1990 qu'il fait la connaissance de Jeffrey Epstein. Aux États-Unis, des dizaines de victimes du financier américain, affirment avoir été agressées au sein d'un réseau de trafic sexuel orchestré par Epstein. Ce-dernier s'est suicidé dans sa cellule au début du mois d'août 20119.

En août, la police française a ouvert une enquête sur des allégations de viol et d'abus sexuels concernant des accusations contre Epstein.

Jeudi 14 novembre, Jean-Luc Brunel, un agent de mannequins suspecté d'avoir procuré de jeunes femmes au milliardaire américain, a été formellement accusé de harcèlement sexuel, ont déclaré des sources judiciaires françaises.

"Je pense que la mort de Jeffrey Epstein a permis à beaucoup d'hommes d'éviter d'être éclaboussé par l'affaire, et Donal Trump en fait partie", avance Monique El-Faizy.

Pour décrire son ami, Donald Trump dit de Jeffrey Epstein que c'est "un gars super". "On se marre bien avec lui. On dit même qu'il aime les femmes autant que moi, et beaucoup d'entre elles sont plus jeunes".

Trump et l'Église

"All the President's Women" examine également la relation de Donald Trump à l'Église. Pour un homme qui s'accommode si facilement de sa propre morale, Donald Trump s'accroche à la religion et l'utilise de façon éhontée pour contrôler les États clés. Récemment sa propre pasteure personnelle, Paula White, a rejoint son administration à la Maison blanche.

"Je ne pense pas qu'il soit sincère vis-à-vis de la religion", considère Monique El-Faizy. "Il sait que si il obtient le vote des évangéliques, il peut gagner et c'est un public qu'il peut facilement rallier à sa cause. Mais je pense qu'il y a du cynisme des deux côtés. La communauté chrétienne se montre lâche dans ce partenariat. Il est clair que Trump ne partage pas leurs valeurs. Mais beaucoup d'entre eux disent qu'ils s'en moquent, que Trump fait ce dont ils ont besoin et que cela leur suffit."

Régression et progression

Plus largement, "All the President'sWomen" se penche sur les effets de la présidence Trump sur les États-Unis. Il a, à la fois, fait avancer et régresser le pays, estiment les auteurs.

Ses prises de positions dans le débat sur l'avortement ont poussé de nombreux États à réexaminer l'arrêt de la Cour suprême datant de 1973 et qui affirme que le droit à la vie privée, en vertu de la Due Process Clause du quatorzième amendement de la Constitution des États-Unis, s'étend à la décision d'une femme de se faire avorter. "Je pense que Donald Trump nuit également mondialement aux femmes", s'indigne Monique El-Faizy.

Mais les agissements du président américain ont aussi servi les femmes. Depuis son élection, le féminisme connaît une nouvelle vitalité aux États-Unis. Le président a également joué un rôle dans l'émergence du mouvement #MeToo. "Nous avons un nombre record de six femmes candidates à l'élection présidentielle et je ne pense pas que cela soit une coïncidence. Donald Trump a incité les femmes à ne plus se montrer complaisantes et à se lancer en politique", souligne Monique El-Faizy.

La journaliste reconnaît que "All the President's Women" est une lecture ardue, mais elle est persuadée qu'il est impératif que les gens soient confrontés au passé dérangeant de Donald Trump.

"Il est président des États-Unis : nous ne pouvons pas ignorer son comportement. Nous devons l'examiner de près pour savoir exactement de quoi nous parlons. Il est trop facile de détourner le regard."

Article traduit de l'anglais - Pour lire l'article dans sa version originale (en anglais), cliquez ici

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