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Saudi Aramco : itinéraire d’une entrée en Bourse ratée

L'entrée en Bourse de Saudi Aramco a été plusieurs fois retardée par l'Arabie saoudite
L'entrée en Bourse de Saudi Aramco a été plusieurs fois retardée par l'Arabie saoudite Maxim Shemetov, Reuters

L’Arabie saoudite a annoncé, dimanche, des objectifs revus à la baisse pour l’introduction en Bourse du géant pétrolier Saudi Aramco. Le royaume espère lever 25 milliards de dollars alors qu’il comptait, à l’origine, en réunir 100 milliards.

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D’entrée en Bourse du siècle à déception du siècle ? L’Arabie saoudite a dû réviser à la baisse ses ambitions pour l’arrivée sur les marchés financiers de Saudi Aramco, le géant pétrolier saoudien. Riyad a annoncé, dimanche 17 novembre, espérer lever environ 25 milliards de dollars lors de cette opération financière qui doit débuter en décembre prochain à la Bourse saoudienne et permettre à Saudi Aramco de valoir entre 1 600 milliards de dollars et 1 700 milliards de dollars en Bourse.

Cette gigantesque opération permettra à Saudi Aramco de devenir, de loin, la plus importante entreprise cotée au monde devant Apple (qui vaut 205 milliards de dollars en Bourse). Mais les nouveaux objectifs sont très éloignés des ambitions initialement affichées par le prince héritier, Mohammed ben Salmane (MBS) en 2016. Le dirigeant de facto de l’Arabie saoudite comptait lever 100 milliards de dollars en procédant à l’entrée en Bourse du géant pétrolier. Il espérait ainsi que sa pépite atteindrait une valorisation boursière de 2 000 milliards de dollars. L’entreprise aurait dû être cotée en Arabie saoudite aussi bien que sur une autre place financière internationale (New York, Londres ou Hong Kong). On est loin de ce vaste programme.

De solution idéale à casse-tête pour MBS

L’histoire mouvementée de cette entrée en Bourse est celle d’une opération, présentée comme la solution à tous les problèmes financiers de l’Arabie saoudite, qui est devenue un véritable casse-tête pour MBS. À l’origine : la vente de 5 % du capital de Saudi Aramco sur les marchés financiers devait permettre au prince héritier de financer son vaste plan de modernisation de l’économie saoudienne pour la rendre moins pétro-dépendante. L’image d’Épinal d’un pays qui croule sous les pétrodollars n’est, en effet, plus tellement d’actualité. “Le royaume a besoin de financements car il dépense à tout va. Le déficit budgétaire se situe entre 5 % et 6 % et la dette publique atteint 30 % du PIB, alors qu’elle était inexistante en 2013”, rappelle Garen Markarian, enseignant à l’école de commerce allemande de WHU et spécialiste de Saudi Aramco.

Le plan semblait se dérouler sans accroc jusqu’au meurtre du journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018. L’incident a suscité un émoi international, dirigé contre MBS, soupçonné d’avoir commandité l’assassinat. “Auparavant, le prince héritier était perçu, notamment aux États-Unis, comme un moderniste à qui l'on pouvait prêter de l’argent. Mais avec le changement d’image du régime, les acteurs boursiers institutionnels, comme les grandes banques ou les fonds de pension américain, avaient beaucoup plus de mal à justifier d’importants investissements en Arabie saoudite”, souligne Garen Markarian.

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Les efforts de Riyad afin de raviver la flamme des investisseurs étrangers pour l’introduction en Bourse de Saudi Aramco, notamment en promettant des retours sur investissement toujours plus conséquents, ont tous fait long feu. La semaine dernière encore, l’armada de banques internationales et des conseillers financiers engagés par l’Arabie saoudite n’a pas réussi à convaincre de potentiels investisseurs à miser gros sur Saudi Aramco, raconte le Financial Times.

Surtout que depuis 2016, un autre sujet brûlant a pris de plus en plus d’ampleur : le réchauffement climatique. Les investissements dans les énergies fossiles n’ont plus la côte, ce qui ne joue pas en faveur de Saudi Aramco, le plus important exportateur de pétrole au monde. La prise de conscience de la menace climatique a aussi donné un coup d’accélérateur au développement des voitures électriques, moins polluantes… et qui ne dépendent pas de l’or noir extrait en Arabie saoudite pour rouler.

En Arabie saoudite, pour des investisseurs locaux

Les attaques contre les installations pétrolières sur le sol saoudien en septembre ont érodé encore un peu plus l’intérêt des investissements étrangers. Ces bombardements ont donné l’impression que Riyad était incapable de protéger correctement les joyaux de sa couronne pétrolière. L’envoi, en octobre, de troupes américaines supplémentaires en Arabie saoudite pour renforcer la protection du territoire a pu rassurer l’opinion internationale, mais il a aussi rappelé au régime à quel point il était dépendant de Washington pour sa sécurité. Impossible dans ces circonstances pour Mohammed ben Salmane “de proposer à la Russie ou à la Chine des investissements importants dans Saudi Aramco de peur de froisser son allié américain. Il y a pourtant eu des discussions en ce sens, mais elles n’ont pas abouti”, souligne Garen Markarian.

Pour les investisseurs étrangers, la messe était dite : Saudi Aramco devait se résoudre à une valorisation boursière plus proche des 1 200 milliards de dollars. “C’était inacceptable pour Mohammed ben Salmane qui avait tant vanté son objectif de 2 000 milliards de dollars. Une telle révision à la baisse de ses ambitions aurait été perçue comme un revers majeur pour le prince héritier”, note l’expert de l’université allemande.

D’où, en partie, la décision saoudienne de se contenter d’une entrée en Bourse sur la place financière saoudienne pour des investisseurs locaux, plutôt que de coter l'entreprise à l'international. Le pouvoir y a plus de contrôle sur le montant des investissements. “Il y a un mouvement patriotique autour de cette opération avec des banques qui promettent des taux avantageux pour ceux qui participeraient à l’introduction en Bourse”, note le Financial Times.

Mais, du coup, “au lieu de faire venir dans le pays de l’argent frais d’investisseurs étrangers, cette opération consiste simplement à transférer des fonds du secteur privé saoudien au secteur public [Saudi Aramco reste majoritairement entre les mains de l’État, NDLR]”, analyse Garen Markarian. En d’autres termes, MBS fait financer une partie de son programme de modernisation de l’économie saoudienne par les contribuables et non pas par des investisseurs étrangers comme il avait pu l’espérer.

Pour Garn Markarian, cette opération, pour être digne de réussite, aurait dû être menée avec plus de rapidité : "Mohammed ben Salmane a pris trop de temps à se décider, et il y a eu trop d'hésitations". Ce qui explique que l'entrée en Bourse se soit fait rattrapper par des événements plombants.

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