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Libre ou emprisonnée, Zehra Dogan défend la cause kurde avec son pinceau

Zehra Dogan, artiste, militante et journaliste kurde, a été arrêtée Turquie en 2016 et libérée en février 2019.
Zehra Dogan, artiste, militante et journaliste kurde, a été arrêtée Turquie en 2016 et libérée en février 2019. Zehra Dogan

Les œuvres de l’artiste et journaliste kurde Zehra Dogan, emprisonnée pendant 600 jours en Turquie après la sévère vague de répression de 2016, ont été récemment exposées à Paris. Des peintures, dessins et lettres réalisés en prison pour ne pas sombrer. Et défendre la cause kurde. 

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Dans une cellule de prison du sud-est de la Turquie, une jeune femme kurde repose sur un matelas posé à même le sol. La lumière est faible, l’air vicié et la température suffocante. Zehra Dogan, 30 ans, artiste militante et journaliste kurde, arrêtée le 12 juillet 2016 suite à la vague de répression en réaction au coup d'État militaire avorté, a passé 600 jours derrière les barreaux à dessiner, peindre, écrire.

L’œuvre qu’elle a produite durant sa détention est actuellement présentée à l’Espace des femmes, à Paris. L'exposition "Œuvres évadées" témoigne de sa féroce détermination. La jeune femme turque, qui vit maintenant à Londres, reconnaît qu’il a été difficile de s'adapter aux premiers jours d'emprisonnement. Mais elle a toujours refusé de sombrer dans le désespoir et a rivalisé de créativité et de débrouillardise.

Zehra Dogan made paintbrushes from the hair of her fellow inmates and the feathers of birds who nested in the barbed wire.
Zehra Dogan made paintbrushes from the hair of her fellow inmates and the feathers of birds who nested in the barbed wire. Zehra Dogan


De "précieux pinceaux"

Dans le réduit humide de ses 20 mètres carrés qu’elle partage avec des dizaines d'autres femmes et un bébé de deux ans, Dogan profite de la solidarité de ses co-détenues, qui l’encouragent et lui fournissent de précieuses matières premières pour créer. Depuis une cage d'escalier faiblement éclairée, la jeune femme dessine sur des t-shirts, des serviettes ou sur le dos de ses camarades détenues. Peint sur des taies d'oreiller, du linge de maison, des enveloppes, du papier à cigarettes, tout ce qui lui tombe sous la main. Ses couleurs sont obtenues à partir de persil, de pomme de terre, de curcuma, de pâte de tomate et de thé. Parfois, elle peint même avec son "plus beau pigment", son sang menstruel.

Ses pinceaux sont confectionnés à partir de cheveux de ses camarades de cellule. "Je n'avais jamais utilisé des pinceaux aussi précieux de ma vie", écrit-elle depuis sa cellule dans l’une de ses lettres adressées à son amie Naz Oke, rédactrice en chef du webzine Kedistan, parues pour la première fois en français dans le recueil "Nous aurons aussi de beaux jours". "Chaque cheveu raconte une histoire de résistance, chacun d'eux est une relique d'une femme rebelle."

"HER YER EFRİN", peinture sur journal, réalisée en 2018 à la prison de Diyarbakır.
"HER YER EFRİN", peinture sur journal, réalisée en 2018 à la prison de Diyarbakır. Zehra Dogan

Très vite, elle fait de la prison pour femmes de Diyarbakir, dans le sud-est de la Turquie, un atelier d’artiste improbable. L'idée de ne pouvoir ni dessiner ni peindre était "une autre forme de torture", reconnaît l’opposante, dans un entretien écrit accordé à France 24.

Son crime ? Avoir peint la destruction de la ville à majorité kurde de Nusaybin, une ville du sud-est de la Turquie, à la suite d'affrontements entre les forces de sécurité turques et des insurgés kurdes. Zehra Dogan détient le triste privilège d’être la première prisonnière politique à avoir été arrêtée pour un dessin.

Un dessin et un article de presse où elle fait référence aux attentats à la bombe de Nusaybin suffisent à la juger pour "propagande terroriste". D'abord détenue dans la prison d'Amed, connue dans les années 1980 pour sa brutalité et ses tortures systématiques, elle est ensuite incarcérée dans la nouvelle prison de Tarsus. En tout, elle passera 600 jours en détention.

An page of the newspaper that Zehra Dogan produced while she was in prison.
An page of the newspaper that Zehra Dogan produced while she was in prison. Zehra Dogan


Le désarroi au stylo bille 

De longues journées qu’elle passe à croquer au stylo bille les visages des femmes "qui ont tant vu et qui pourtant refusent d'être intimidées". Des heures à écrire les récits de ses compagnes d’infortune dont la majorité ont, elles aussi, été emprisonnées après la tentative de coup d'État militaire de 2016. Des ouvrières agricoles, des étudiantes qui n’ont rien perdu de leur grâce, leur humour et leur farouche esprit de résistance. Elle y raconte aussi  comment, la nuit, elle s'efforçait de regarder les étoiles à travers les rangées de fils barbelés pour garder le moral. Même quand les autorités pénitentiaires lui confisquent un tableau. Et trouver l’énergie nécessaire pour recommencer.

Dans la prose vivante de ses dizaines de lettres, elle revient largement sur la cause kurde. Car Dogan a été arrêtée à 10 minutes de la région où elle a grandi. Où être kurde revient à être "un peuple maudit". "Pas d’enfance, pas de jeunesse, ils ne nous ont rien laissé vivre. Et de poursuivre : La vie est dure, mais si vous êtes kurde, la vie est 10 fois plus difficile".

Une de ses peintures "clandestines", représentant des femmes kurdes en mouvement portant leurs affaires sur le dos, semble résumer à elle seule la lutte de ce peuple. L'histoire des Kurdes – dont la population de 35 millions d'habitants est dispersée en Iran, en Iraq, en Syrie et en Turquie – est celle d'un déplacement sans fin et le rêve d'une patrie sans cesse confisquée.

"Nous nous déplaçons toujours d’un endroit à l’autre avec toute notre vie sur le dos", explique la peintre. Ils essaient de nous rendre apatrides, silencieux et de supprimer notre culture. Mais je suis toujours surprise de voir à quel point notre peuple, soumis à autant de massacres, a si bien réussi à conserver notre histoire, notre culture et notre langue, a réussi à vivre."

Avant sa détention, elle a remporté des prix de journalisme. Membre fondateur de Jin News, ex-JINHA, chaîne de presse féministe kurde composée exclusivement de femmes, elle a été l’une des premières journalistes à rendre compte de la fuite des femmes yézidies des mains de l’organisation État islamique.

2017, Clandestine days, Istanbul.
2017, Clandestine days, Istanbul. Zehra Dogan


"S’épanouir comme de belles fleurs"

Dogan est finalement libérée de la prison de Tarsus le 24 février 2019. Mais elle reconnaît être "moins heureuse" qu'elle ne l'était en prison car "toutes ses amies" – dont beaucoup lui ont donné leurs cheveux pour pouvoir peindre – n'ont pas encore été libérées. Elle espère un jour que tous ses camarades prisonniers politiques "pourront quitter les prisons par milliers et s'épanouir comme de belles fleurs."

Mais elle sait que sur le terrain, les choses sont loin de s’améliorer. Le retrait des troupes américaines de la zone frontalière entre la Syrie et la Turquie, annoncé le 6 octobre par le président américain, Donald Trump, ne risque pas d’arranger les affaires des Kurdes.

>> À lire : Les Kurdes, oubliés de l’Histoire

La suite ? Elle n'a pas l'intention de demander l'asile en Angleterre, où elle est actuellement écrivain en résidence. Même si elle sait combien il serait dangereux pour elle de rentrer en Turquie, elle aimerait pourtant bien le faire car elle "ne supporte pas d’être trop loin du Kurdistan."

Pour l’heure, elle veut continuer à produire. Récemment, elle a travaillé autour d’un projet de street art sur les murs en ruines de Kobane, ancien bastion du groupe État islamique en Syrie. Elle envisage aussi de créer un musée de la mémoire à Rojava, considérée comme une région autonome par les Kurdes, dans le nord de la Syrie, et de poursuivre le journalisme.

>> À lire : Une fresque de Banksy à New York pour soutenir la journaliste turque Zehra Dogan

L’emprisonnement de Dogan a suscité un tollé international. Sa cause a été soutenue par l’artiste de rue Banksy, qui a projeté une peinture murale d’elle derrière les barreaux dans les rues de Manhattan. Aujourd’hui, la militante n’aspire qu’à une chose : que toute l’attention qu’elle a reçue soit davantage dirigée vers le peuple kurde. "Tout ce que je veux, conclut-elle, est que mon peuple soit libre."

Texte original de Charlotte Wilkins, traduit de l'anglais par Aude Mazoué.
 

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