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REPORTAGE

Redonner un visage aux déportés pour leur rendre leur humanité

Claire Pikovsky et Nicole Minot découvrent le portrait d'Olga Pikovsky, leur tante et cousine, sur le mur des déportés à la caserne Dossin à Malines, en Belgique.
Claire Pikovsky et Nicole Minot découvrent le portrait d'Olga Pikovsky, leur tante et cousine, sur le mur des déportés à la caserne Dossin à Malines, en Belgique. Stéphanie Trouillard, France 24

La Kaserne Dossin, proche de Bruxelles, complète tous les ans son mur des déportés de la Seconde Guerre mondiale mondiale avec des portraits retrouvés. La photo d'Olga Pikovsky a été rajoutée grâce à un documentaire de France 24.

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Olga Pikovsky n’est plus une simple silhouette. Son visage a pris place sur le mur des portraits de la Kaserne Dossin, l’équivalent belge du camp de déportation de Drancy, situé à Malines, au nord de Bruxelles. Il a été ajouté, jeudi 28 novembre, aux côtés de ceux de ses parents Michel et Gabrielle. Tous les trois ont été déportés vers Auschwitz le 19 avril 1943 par le vingtième convoi parti de Belgique. Aucun n’est revenu. "Il y avait une place vacante pour elle. Cela m’apaise de savoir que cela est fait et qu’elle les a rejoint sur ce mur", constate avec émotion sa nièce Claire Pikovsky.

Il y a encore quelques mois, cette femme ne connaissait pas les traits de sa tante. Elle a découvert la tragique histoire de sa famille, en partie décimée par la Shoah, grâce à la publication par France 24 du documentaire "Si je reviens un jour", les lettres retrouvées de Louise Pikovsky, déportée elle aussi et cousine germaine d'Olga. Jean, père de Claire Pikovsky et seul rescapé de la branche belge de cette fratrie, avait jeté un voile pudique sur ce passé.

Depuis, les fils se sont peu à peu raccordés. Dans l’ancien appartement de ses parents, Claire Pikovsky a mis la main sur des archives qu’elle n’avait jamais vues, dont une photo d’Olga. Elle a immédiatement décidé de déposer ce cliché à la Kaserne Dossin pour qu’il figure lui-aussi sur l’impressionnant mur des portraits haut de cinq étages. "Ce sont des visages. Ce n’est pas juste une masse de gens qui ont été arrêtés et assassinés", décrit Claire Pikovsky. "Quand on voit les portraits, cela les humanise", ajoute sa cousine Nicole Minot qui a elle aussi bien du mal à cacher ses larmes.
 

"On ne peut pas dire que cela n’a pas existé"

Depuis l’ouverture du mémorial en 2012, ce mur regroupe les photos de ceux qui ont été déportés depuis cette caserne militaire reconvertie en camp de transit par les autorités allemandes. Entre juillet 1942 et septembre 1944, 25 274 juifs et 354 Tsiganes y ont été rassemblés avant d’être envoyés à Auschwitz et dans d'autres camps. "Lors de l’inauguration, nous avions 19 116 photos sur les plus de 25 500 déportés. Depuis, on a rajouté tous les ans les portraits qu’on a pu récolter", explique Laurence Schram, docteure en histoire et chercheuse à la Kaserne Dossin.

Chaque année, une cérémonie est ainsi organisée pour l’ajout de ces nouvelles photos. Comme Claire Pikovsky, en ce jeudi 28 novembre, de nombreux proches ont fait le déplacement pour l’occasion. "Toute la famille est là désormais", se réjouit ainsi Martine Koretzki, qui a donné les portraits de ses tantes Perla et Tonia Pack. "J’avais vu les photos de leurs parents sur le mur et en fouillant à la maison, j’ai finalement retrouvé les leurs. Je me suis dit qu’il fallait que je les apporte. Je l’ai fait pour que cela ne s’oublie pas. En voyant ces photos, on ne peut pas dire que cela n’a pas existé".

Charles Piorka a lui aussi déniché dans les affaires de sa mère le portrait de sa grand-mère Esther Zanger. Originaire d’Anvers, il a miraculeusement échappé à la déportation en étant mis à l'abri par une famille française dans les Pyrénées. Cet ancien enfant caché tenait plus que tout à faire ajouter le visage de son aïeule : "Je suis juif. Tout ce qui touche à la Shoah me tient à cœur. C’est important pour qu’il reste des traces, après moi je ne sais pas ce qu’il va advenir de cette histoire".

À quelques mètres de là, Youri Puissant regarde le portrait de sa grande-tante Pauline Souritz, déportée à 15 ans. "Il était dans un grenier. Ce n’est que récemment que j’ai entamé des recherches. Ma grand-mère disait tout le temps qu’il fallait laisser le passé là où il était", raconte-t-il. "Mais j’ai réalisé que ce n’était pas seulement des histoires. Il y a aussi des traces. En ajoutant ces photos, on se rend compte que ce sont de vraies personnes et pas seulement des chiffres". Pour d’autres familles, ce mur permet aussi de faire son deuil. "C’est un lieu de mémoire car il n’y a pas de tombe pour leur rendre hommage", souligne Tania Klein, dont le grand-oncle Simon Borisewitz a désormais retrouvé son visage.

"Le but était de ne rien laisser de ces victimes"

Chaque année, ils sont de plus en plus nombreux à participer à cette cérémonie. La Kaserne Dossin a constaté un intérêt de plus en plus grandissant. "L’an dernier, nous avons ajouté la 20—000e photo. Après la cérémonie de cette année, nous en avons désormais 20—363. Il nous reste 5—483 silhouettes à retrouver", résume Veerle Vanden Daelen, la directrice générale adjointe et conservatrice de ce lieu de mémoire.

Pour retrouver ces clichés, la Kaserne Dossin peut compter sur les dépôts spontanés des familles, mais aussi sur un long travail de recherche : "Nous collaborons avec nos institutions sœurs dans d’autres pays : le Mémorial de la Shoah à Paris ou Yad Vashem à Jérusalem. Nous avons aussi des contacts en Belgique avec les grandes institutions d’archives". De très nombreuses photos présentes sur le mur proviennent ainsi des archives générales du royaume et notamment des dossiers du bureau des étrangers auprès duquel beaucoup de membres de la communauté juive devaient faire renouveler leurs papiers de séjour.

Veerle Vanden Daelen se réjouit de ces résultats, mais elle sait aussi que toutes les photos ne seront malheureusement pas retrouvées : "Les traces sont très souvent indirectes. La plupart des maisons des victimes ont été vidées après leur arrestation. Le but était de ne rien laisser d’elles, ce qui rend notre travail d’identification très compliqué". Malgré ces difficultés, ce travail de fourmi se poursuit. Il sert à honorer la mémoire des déportés, mais se veut aussi pédagogique. "Quand les élèves sont confrontés à cet ensemble de portraits, cela leur parle bien plus qu’un simple chiffre", insiste Laurence Schram. "C’est vraiment le point fort de ce mémorial. Face à la montée actuelle de l’antisémitisme, nous pouvons répliquer et raconter l’histoire de chacune des personnes qui se trouvent sur ce mur".

Lors de la cérémonie, les nouvelles photos ont toutes été projetées et chaque nom a été prononcé par un jeune lycéen de la ville de Malines. Un lien entre l’ancienne et la nouvelle génération. Un passage de témoins pour ne jamais oublier, conclut Laurence Schram : "C’est grâce à chacun d’entre nous que nous allons continuer à retrouver des photos afin que le sol n’efface jamais leurs traces et que le vent n’efface jamais leur voix".
 

 

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