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Royaume-Uni : le Labour de Corbyn ou la chronique d'une débâcle annoncée

Le leader de l'opposition travailliste, Jeremy Corbyn, arrive à son domicile après les élections législatives britanniques, à Londres, le 13 décembre 2019.
Le leader de l'opposition travailliste, Jeremy Corbyn, arrive à son domicile après les élections législatives britanniques, à Londres, le 13 décembre 2019. Reuters
Texte par : Henrique VALADARES
7 mn

Accusé d'antisémitisme, de proximité avec des groupes terroristes, d'ambiguïté sur le Brexit et d'être trop à gauche, Jeremy Corbyn devrait prochainement quitter son poste de leader du Labour après les résultats catastrophiques aux élections générales britanniques, les pires enregistrés par les travaillistes en 80 ans. Comment le parti n'a-t-il pas vu venir une débâcle qui semblait "prévisible" de longue date ?

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"Je ne conduirai pas le parti lors d'une quelconque élection", a lancé le chef de l'opposition britannique Jeremy Corbyn, depuis sa conscription d'Islington, après l'annonce des résultats jeudi soir. L'homme de 70 ans y a certes remporté son dixième mandat de député, mais il doit désormais assumer la responsabilité du pire score du Labour depuis 1935, enregistré jeudi 12 décembre lors des élections législatives au Royaume-Uni.

Malgré cette annonce, l'ancien militant syndical va toutefois continuer à "mener le parti" le temps d'une "réflexion sur le résultat du scrutin" et "sur le parti" lui-même, a-t-il réaffirmé vendredi matin, rejetant les appels à son départ immédiat. Les travaillistes devraient désigner un nouveau leader début 2020, alors que le mot-clé #CorbynOut figurait vendredi parmi les plus utilisés sur Twitter au Royaume-Uni.

Selon les résultats définitifs, le Labour conserve seulement 203 sièges de la Chambre des communes, soit 59 de moins que lors des dernières élections en 2017. Les conservateurs ont quant à eux largement obtenu la majorité absolue, avec 365 sièges sur les 650 de la Chambre, assurant au Premier ministre Boris Johnson de rester à son poste et d'avoir les coudées franches pour sortir de l'Union européenne le 31 janvier prochain.

"Défaite prévisible" du leader "le plus impopulaire"

Après une telle chute, la ligne ouvertement socialiste de Jeremy Corbyn est mise en question. Arrivé à la tête de la formation en 2015 contre toute attente, le dirigeant avait réussi à attirer de nombreux jeunes dans ses rangs et à faire revenir des anciens militants qui avaient quitté le parti pendant les années socio-démocrates des Premiers ministres Tony Blair (1997-2007) et Gordon Brown (2007-2010).

Cette "défaite était prévisible", explique à France 24 Steven Fielding, professeur d'histoire politique à l'Université de Nottingham. "Jeremy Corbyn est devenu le leader travailliste le plus impopulaire depuis la création des sondages d'opinion, alors même qu'il avait plutôt une bonne position en début de campagne", explique cet expert du Labour.

Accusations d'antisémitisme

En plus de son image de "dangereux marxiste" véhiculée par les milieux financiers, Jeremy Corbyn a été miné par des accusations de la communauté juive britannique d'avoir laissé l'antisémitisme prospérer au sein de sa formation… et d'être resté ambigu au sujet du Brexit.

"Pour tous les électeurs modérés ou de milieux traditionnellement travaillistes, il y avait trois problèmes : Jeremy Corbyn lui-même, qu'ils n'aiment pas, sa position ambiguë sur le Brexit et son programme", analyse Steven Fielding. "Ces électeurs sont très favorables à ses mesures de renationalisation d'entreprises, investissements, entre autres… Au point de les trouver peu crédibles." Soit un programme trop beau pour être vrai.

"Sérieuse erreur de calcul" sur le Brexit

Eurosceptique dans un parti dont les députés sont majoritairement europhiles, l'homme à la courte barbe blanche avait choisi d'entretenir l'ambiguïté face à la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, brandissant la proposition d'un deuxième référendum en cas de victoire de son camp. "C'était une sérieuse erreur de calcul", analyse Steven Fielding.

Militant propalestinien de longue date, il a par ailleurs été accusé par le grand rabbin Ephraïm Mirvis d'avoir laissé "le poison" de l'antisémitisme gagner son parti, dans une tribune au Times.

Une polémique "qui n'a certainement pas aidé" le parti, analyse Steven Fielding. "Les électeurs n'ont pas été démotivés exactement pour ça, mais cette affaire a ajouté une couche à la suspicion à son égard, déjà forte en raison de sa sympathie pour des groupes terroristes comme le Hamas ou l'IRA."

"Corbyn dans le déni total"

"Les gens ne le voulaient tout simplement pas au pouvoir. Ils ne pouvaient pas pointer une raison unique et ils ne voulaient pas non plus Boris Johnson… mais ils rejettent Corbyn encore plus", résume cet expert. "Ces élections étaient un référendum sur Jeremy Corbyn, tout simplement", a également souligné auprès de l'AFP Andrew Adonis, qui avait été ministre sous le gouvernement de Tony Blair.

"Jeremy Corbyn et de nombreux membres du Labour sont dans le déni total", analyse Steven Fielding. "Il pourrait dire que c'est de la faute aux médias et d'une mauvaise image qu'ils auraient diffusée, mais les gens ne voulaient pas de lui, en réalité", ajoute-t-il.

Coupant court à tout débat sur le positionnement idéologique du parti, Jeremy Corbyn a avancé que son message avait été submergé par le Brexit, et a averti vendredi : "Les questions de la justice sociale et des besoins du peuple ne vont pas disparaître."

Après la perte de bastions historiques, le Labour dans une impasse ?

"Le Labour a de sérieux ennuis et aucune issue n'est à l'horizon", explique Steven Fielding à France 24. "Il s'agit de la quatrième défaite travailliste de suite : ils ont perdu en 2010 avec la ligne socio-démocrate du New Labour chapeautée par Gordon Brown, ensuite avec Ed Miliband en 2015 quand ils ont rééquilibré leur ligne, et maintenant deux fois de suite avec l'approche d'extrême-gauche de Jeremy Corbyn."

Une impasse, selon le chercheur. D'autant que les travaillistes ont également perdu des bastions au profit des conservateurs lors des législatives de jeudi. Ces derniers ont fait tomber le "Mur rouge" britannique : des circonscriptions ouvrières historiquement acquises au parti, au nord et au centre de l'Angleterre. La ville de Burnley, par exemple, a élu un député conservateur pour la première fois depuis 109 ans.

"La question n'est pas seulement de savoir si Jeremy Corbyn peut survivre comme chef mais qui va lui succéder", estime Sara Hobolt, professeure à la London School of Economics, dans un entretien à l'AFP.

Selon Steven Fielding, le leader de l'opposition pourrait profiter de la "période de réflexion pour faire accepter sa dauphine". Pourtant, "le prochain chef travailliste ne devrait pas être un corbyniste absolu, mais plutôt quelqu'un qui prendrait en compte certaines de ses mesures pour les rendre plus crédibles et acceptables pour tous".

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