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En Algérie, les caricaturistes manifestent sur le papier

La présidentielle algérienne vue par le dessinateur de presse algérien Dilem.
La présidentielle algérienne vue par le dessinateur de presse algérien Dilem. Dilem
6 mn

Depuis le début du mouvement de contestation populaire en Algérie, les dessinateurs de presse soutiennent le "Hirak" en publiant leurs images satiriques sur les réseaux sociaux. Mais après la condamnation de l’un des leurs et l'élection d'Abdelmadjid Tebboune à la présidence, ils redoutent un renforcement de la répression.

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Abdelmadjid Tebboune est "l’élu". Assis sur son trône de velours rouge, jambes croisées, l’homme de 74 ans est entouré de ses concurrents à la présidence algérienne. À genoux devant lui, le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, lui enfile une pantoufle de vair. Tout cela sous le regard bienveillant d’un Abdelaziz Bouteflika statufié.
 


La scène inspirée de Cendrillon a été imaginée par le dessinateur Abdelhamid Amine – alias Nime – début novembre, soit quelques semaines avant la présidentielle qui a propulsé Abdelmadjid Tebboune à la présidence du pays, dès le premier tour du scrutin le 12 décembre.

C’est notamment ce dessin qui vaut à Nime d’être aujourd'hui en prison. Le dessinateur algérien a été condamné le 11 décembre à une peine d’un an d'emprisonnement, dont trois mois fermes. Selon le Comité national pour la libération des détenus (CNLD), le parquet d’Oran avait requis 18 mois de prison ferme contre lui pour atteinte au moral de l’armée et à l’intégrité du territoire, pour ses derniers dessins publiés sur Instagram.

"Cette décision représente une atteinte flagrante à la liberté d’expression et s’inscrit dans la récente vague d’arrestations survenues ces dernières semaines", a réagi Cartooning for Peace, réseau mondial de dessinateurs engagés.

Artistes et journalistes arrêtés

Selon le CNLD, plus de 140 manifestants, militants, artistes ou journalistes ont été arrêtés depuis le mois de juin et le durcissement de la répression à l’égard du "Hirak", ce mouvement de contestation populaire qui a conduit à la démission d'Abdelaziz Bouteflika en avril dernier.

"Il y a un vrai climat d’intimidation", confirme Meriem Amellal, journaliste de France 24, spécialiste de l’Algérie. "Les médias d’État ne couvrent plus le Hirak depuis des semaines. Des youtubers ont été arrêtés pour une photo postée sur les réseaux sociaux. La liberté d’expression en est là en Algérie !", s’insurge-t-elle, dénonçant le "retour en arrière" d’un pays aujourd'hui classé 141e au classement mondial de la liberté de la presse 2019 (soit 5 places plus bas qu’en 2018).

Les autorités algériennes n’ont d’ailleurs pas souhaité délivrer de visas et d’accréditations aux envoyés spéciaux comme aux correspondants de France 24 pour la couverture de l’élection présidentielle.

De la répression à l'autocensure

"Ce climat de restriction des libertés d’expression et l’arrestation de Nime nous font réfléchir", explique à France 24 le dessinateur de presse Karim Bouguemra. "J’ai toujours envie de dessiner mais je fais attention à la manière d’exprimer mes opinions, j’essaie de rester subtil, de m’adapter à la répression et d’éviter l’affrontement", admet-il, reconnaissant "une forme d’autocensure".

Malgré cela, cet autodidacte de 32 ans, collaborateur des quotidiens Le Soir d’Algérie et Maracana (journal sportif), n’a pas hésité à moquer l’élection présidentielle dans ses dessins postés sur Instagram. Le dernier date du 14 décembre. Imitant le style de Tex Avery, Karim Bouguemra représente le président nouvellement élu Abdelmadjid Tebboune avec l’inscription "That's all, Folks" ("c’est tout, messieurs dames"). Entre moquerie et résignation.


"On est obligés de faire attention. Depuis l’élection, on s’attend à ce que la répression se durcisse", redoute Karim Bouguemra. Ses peurs ne sont pas injustifiées. Selon la journaliste de RFI Leïla Beratto, les arrestations se multiplient, notamment à Oran, depuis l'élection.

Karim Bouguemra était néanmoins dans les rues de sa ville natale de Skidda, dans l’est du pays, jeudi et vendredi, après l’annonce des résultats électoraux. Comme toutes les semaines depuis des mois : "Manifester dans la rue ou sur le papier est devenu une routine", explique-t-il.

Les réseaux sociaux, espace de liberté pour un genre bien installé

Si les journaux sont peu enclins à publier les dessins controversés depuis le début du Hirak, les réseaux sociaux offrent un espace d’expression sans bornes pour une nouvelle génération de caricaturistes, qui renouvellent le genre de la satire, bien ancré en Algérie.

Aux noms des célèbres Ali Dilem ou Slim s’ajoutent maintenant ceux de Nime, Karim Bouguemra ou encore l’Andalou. Ce jeune dessinateur sorti des Beaux-Arts d’Alger a notamment partagé sur Instagram sa "valse" des candidats, dansant comme des pantins.


Son aîné, Le Hic, célèbre dessinateur de presse depuis les années 1980, a lui aussi profité d’Internet pour publier le 14 décembre un portrait corrosif du président Tebboune annonçant : "Je remettrai les pays sur les rails", allusion moqueuse au fils du président arrêté en juin pour son implication dans un trafic de cocaïne.

"Le dessin de presse est ce qui nous constitue. Nous continuerons à nous exprimer et à exploiter tous les interstices de liberté qu’il nous reste", conclut Karim Bouguemra.

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