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Manifestations en Inde : couper les réseaux de communication, un outil politique

Des manifestants brandissent des pancartes et scandent des slogans lors d'une manifestation contre une nouvelle loi sur la citoyenneté, à New Delhi, en Inde, le 19 décembre 2019.
Des manifestants brandissent des pancartes et scandent des slogans lors d'une manifestation contre une nouvelle loi sur la citoyenneté, à New Delhi, en Inde, le 19 décembre 2019. Reuters - Anushree Fadnavis

À New Delhi, le gouvernement indien a coupé l’accès à Internet et à deux réseaux mobiles, jeudi, alors que des manifestations contre la réforme de la nationalité secouent le pays depuis une semaine. Le New York Times souligne que l’Inde est le pays du monde qui bloque le plus l’accès à Internet.

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Après plus d’une semaine de manifestations, le gouvernement indien a franchi une nouvelle étape. Dans certains quartiers du centre de la capitale New Delhi, l’accès à Internet et aux services de deux grands opérateurs téléphoniques, Airtel et Vodafone, a été coupé. Internet a aussi été suspendu dans plusieurs villes à majorité musulmane de l’Uttar Pradesh, ainsi que dans plusieurs États du Nord-Est.

Dans ce contexte de manifestations hostiles au gouvernement, ces coupures d'accès aux réseaux Internet et mobile ont une visée politique. "Officiellement, le but est d’empêcher les terroristes jihadistes de communiquer mais tout le monde sait que ce n’est pas la vraie raison, explique Mira Kamdar, journaliste et écrivaine spécialiste de l’Inde. En réalité, c’est pour que les gens ne puissent pas communiquer entre eux et qu’ils ne parviennent pas à manifester."

Ces coupures n’ont pourtant pas empêché, jeudi, les manifestants de se réunir. Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues du pays, malgré les interdictions de rassemblement et les arrestations. Deux décès survenus jeudi à Mangalore (sud) lors d'affrontements avec la police portent à huit au moins le nombre de personnes tuées depuis le début du mouvement.

Tous protestent contre une loi controversée sur la citoyenneté. Votée par le Parlement le 11 décembre, celle-ci facilite l'attribution de la nationalité indienne aux réfugiés d'Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh, à la condition qu'ils ne soient pas musulmans. Se sentant stigmatisés, les musulmans, qui représentent 14 % de la population, ont rejoint en masse le mouvement de contestation.

"Prouver que la police commet des bavures"

Mais ils ne sont pas les seuls à manifester. Inquiets pour le sort de la démocratie indienne, des non-musulmans se mobilisent. Et les Indiens trouvent des solutions alternatives pour se connecter et raconter ce qu'ils vivent. "Grâce aux réseaux sociaux, les gens sont assez malins pour publier des images, témoigner et prouver que la police commet des bavures", explique Mira Kamdar. Les Indiens privilégient par exemple le tout nouveau réseau social Mastodon à Twitter, plus surveillé.

Les autorités, qui ont ordonné les coupures, agissent dans le respect du droit indien. La Constitution indienne prévoit des restrictions de la liberté d’expression, notamment pour préserver "l’ordre public". "L’Inde a fait passer toute une série de projets de loi qui contrôlent ou limitent l’accès à Internet", précise la spécialiste. 

Déjà, le 5 août, lorsque les autorités indiennes avaient révoqué l'autonomie partielle du Cachemire, elles avaient bloqué l'accès à Internet dans la région. Mira Kamdar parle, elle, d’“une prison en plein air”. “Le but est de transformer le Cachemire en une sorte de bande de Gaza indienne”, estime la journaliste. 

Le gouvernement indien ne limite pas seulement l’accès à Internet, il s’en sert également pour mieux contrôler l'information. Dimanche 15 décembre, dans la soirée, des policiers ont pénétré dans l’université de Jamia Millia Islamia, située dans le sud de Delhi. Les affrontements avec la police ont fait 200 blessés. Pour Mira Kamdar, le gouvernement a utilisé Internet pour présenter les étudiants comme responsables des violences. “Les autorités ont fait circuler une infox : elles ont dit que les étudiants avaient mis le feu à des autocars alors que ce n’est pas vrai”, s’indigne l'experte. 

Plus de 350 coupures d’Internet depuis 2012

En contrôlant les réseaux de communication, le gouvernement cherche aussi à préserver l’image de l’Inde à l’étranger. "Le blocage d’Internet permet au pouvoir d’empêcher les citoyens de communiquer avec le monde extérieur", souligne Mira Kamdar. Malgré tout, "ce jeudi, on a vu, sur les réseaux sociaux, des images extrêmement nuisibles à l’Inde, notamment celles qui montrent l’arrestation de l’un des plus grands historiens indiens, Ramachandra Guha, pendant une manifestation à Bangalore."

Selon Internet Shutdown Tracker, une plateforme qui recense les coupures d’Internet en Inde, celles-ci sont fréquentes : le pays en a connu 366 depuis 2012, dont 94 cette année. Le New York Times souligne que l’Inde est le pays du monde qui bloque le plus l’accès à Internet. Selon le magazine américain Forbes, entre janvier 2016 et mai 2018, l'Inde se trouvait en tête des pays présentant le plus grand nombre de coupures dans l'accès à Internet (154) loin devant le deuxième, le Pakistan (19). Une situation qui empire : "C'est du jamais vu", selon Mira Kamdar.

"On assiste à un moment de basculement. Les citoyens savent que s’ils ne manifestent pas en masse maintenant, le pays va basculer dans un État hindouiste et autoritaire. Personne ne pourrait être à l’abri dans un tel État", s’inquiète la journaliste. 

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