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Réforme des retraites : la stratégie d'Emmanuel Macron à coups de concessions

Emmanuel Macron multiplie les concessions sectorielles sur sa réforme des retraites.
Emmanuel Macron multiplie les concessions sectorielles sur sa réforme des retraites. Yves Herman, Reuters
10 mn

Le gouvernement multiplie les concessions secteur par secteur depuis le discours du Premier ministre le 11 décembre, au risque de proposer un système universel des retraites qui n’en aura plus que le nom. Mais pour Emmanuel Macron, qui a prononcé ses vœux aux Français mardi soir, l’essentiel est ailleurs.

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Emmanuel Macron l'a répété, mardi 31 décembre, lors de ses vœux aux Français : son projet de réforme des retraites est "un projet de justice et de progrès social parce qu’il assure l’universalité". Le président de la République avait d'ailleurs prévenu, jeudi 3 octobre, lors d’un débat sur la réforme des retraites à Rodez, qu’il ne tolérerait aucune exception dans son futur régime universel des retraites : "Si je commence à dire, on garde un régime spécial pour l'un, ça va tomber comme des dominos. Parce que derrière, on me dira vous faites pour les policiers donc les gendarmes. Ensuite on me dira : vous faites pour les gendarmes, pourquoi pas pour les infirmiers et les infirmières, les aides-soignants... Et puis on va refaire des régimes spéciaux. En deux temps-trois mouvements on y est. [Donc c’est] non", avait affirmé le président de la République ce jour-là.

Mais près de trois mois plus tard, la musique n’est pourtant plus tout à fait la même : près d’une dizaine de secteurs ont en effet obtenu, ces trois dernières semaines, des aménagements, voire le maintien de leur spécificité.

Ainsi, alors que les gendarmes, les pompiers, les surveillants pénitentiaires ou les contrôleurs aériens ont rapidement vu confirmer leur droit à des départs anticipés à 57, voire 52 ans, au titre de leurs "fonctions dangereuses", les policiers occupant "des fonctions régaliennes de protection de la population", "compte tenu des dangers auxquels ils sont exposés", ont obtenu de continuer à "bénéficier des dérogations à l'âge de départ à la retraite", a assuré le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner. Soit la possibilité d'ouverture des droits à 52 ans et un départ à la retraite à 57 ans. Autre promesse : la bonification spéciale dite "du cinquième" ou "quinquennale", qui leur offre une annuité (quatre trimestres) de cotisation tous les cinq ans, sera "remplacée par une surcotisation du ministère de l'Intérieur".

>> À lire : Vœux d'Emmanuel Macron : "La réforme des retraites sera menée à son terme"

Les hôtesses de l’air et les stewards ont obtenu des assurances sur le maintien de leur caisse autonome de retraite complémentaire, la CRPN, dotée de 5 milliards d'euros de réserves. L'âge de départ à la retraite à 55 ans pour le personnel navigant commercial doit néanmoins disparaître progressivement pour les générations nées après 1987, pour converger vers celui des 60 ans, selon le syndicat SNPNC.

Côté pilotes, le syndicat majoritaire SNPL a levé son préavis de grève après avoir reçu "des éléments précis et engageants" concernant le maintien de la CRPN et la possibilité de partir à la retraite à taux plein à 60 ans.

Les syndicats de routiers ont obtenu le maintien de leur congé de fin d'activité (CFA), un dispositif permettant aux conducteurs attestant d'une certaine ancienneté de partir en retraite cinq ans avant l'âge légal.

"Le gouvernement est en train de saucissonner cette réforme des retraites"

L’hôpital est aussi concerné par les concessions. En étendant aux fonctionnaires le "compte pénibilité", réservé aux salariés du privé, et en prenant mieux en compte le travail de nuit, 20 % à 30 % des infirmières et aides-soignantes pourront partir avant 62 ans, et, au mieux, à 60 ans, assure l'exécutif. Mais plus à 57 ans. Matignon promet par ailleurs le lancement début 2020 d'une "concertation sur l'aménagement des secondes parties de carrière" à l'hôpital.

À l’Opéra de Paris, les artistes du prestigieux ballet parisien, qui peuvent toucher une pension à partir de 42 ans, bénéficieront de la "clause du grand-père", c'est-à-dire que seuls les danseurs recrutés après le 1er janvier 2022 seront concernés par le nouveau régime. Pour les futurs embauchés, le gouvernement propose d'élaborer "un dispositif de reconversion professionnelle" pour les quelques danseurs (six par an en moyenne sur les cinq dernières années) qui s'arrêteront chaque année. Les danseurs refusent pour le moment un tel dispositif et veulent sauvegarder leur régime pour les futures générations.

>> À lire : Les raisons de la mobilisation contre la réforme des retraites

Édouard Philippe a enfin affirmé que la réforme "reconnaîtra[it] les spécificités [des marins pêcheurs qui auront] les assurances qu'ils demandent" sur leur droit à un départ anticipé avant 62 ans.

Face à une telle multiplication des exceptions, l’opposition – de La France insoumise (LFI) au Rassemblement national (RN) en passant par Les Républicains (LR) – n’a pas manqué de souligner que le futur régime voulu par Emmanuel Macron devenait de moins en moins universel. "Le gouvernement est en train de saucissonner cette réforme des retraites. […] Nous demandons des clarifications de la part du président de la République", a notamment lancé le 30 décembre sur Twitter Damien Abad, député LR de l’Ain et président du groupe à l’Assemblée nationale.

Il n’y a finalement que sur les régimes spéciaux de la RATP et de la SNCF que l’exécutif fait preuve de plus grande fermeté. L’exécutif a formulé des propositions, comme repousser l'entrée des cheminots dans le nouveau système, mais entend bien mettre fin, à terme, à ce qu’il qualifie de "privilèges".

Importance de la suppression des régimes spéciaux chez les électeurs de Macron

Cette stratégie est conforme à la façon dont la réforme des retraites est présentée depuis le début du conflit. Dans les discours officiels aussi bien que sur les plateaux des chaînes d’information, les mêmes éléments de langage ont en effet été répétés en boucle par les membres du gouvernement et les députés de La République en marche (LREM). Ceux-ci visent systématiquement la SNCF et la RATP, mais jamais les autres régimes spéciaux : "Ce n’est plus possible aujourd’hui d’avoir des droits supplémentaires parce qu’on travaille à la SNCF ou à la RATP. La pénibilité n’est pas la même qu’hier", affirmait notamment Aurore Bergé, députée LREM des Yvelines, le 16 décembre, sur Sud Radio.

Cette intransigeance à géométrie variable s’explique par la popularité de la suppression des régimes spéciaux des agents de la SNCF et de la RATP chez les Français, et en particulier au sein de la base électorale du chef de l’État : alors que 67 % des Français sont favorables à la suppression des 42 régimes actuels, ils sont 90 % parmi les électeurs d’Emmanuel Macron et 86 % chez les électeurs de François Fillon (au premier tour de l’élection présidentielle 2017) à approuver cette mesure, selon un sondage Elabe publié le 18 décembre.

>> À lire : La défense des retraites, une "vieille revendication du mouvement ouvrier"

Par conséquent, en jouant la montre et en déminant les mécontentements secteur par secteur, à l’exception des transports, Emmanuel Macron fait le pari que les gains politiques qu’il retirera de son inflexibilité face aux grévistes seront supérieurs au coût que pourrait représenter un enlisement du conflit. "La réforme des retraites à laquelle je me suis engagé devant vous, qui est portée par le gouvernement, sera menée à son terme", a-t-il assuré, mardi soir, lors de ses vœux aux Français.

L’inspirateur de la réforme regrette la volonté du gouvernement de faire des économies

Mais une telle stratégie a toutefois un inconvénient : faire planer le doute sur l’objectif poursuivi par la réforme. Celle-ci vise-t-elle à transformer le système des retraites ou plutôt à faire des économies, comme le clament ses opposants ?

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Car à défaut de faire de son universalité une priorité, c’est bien l’âge pivot auquel semble tenir à tout prix le gouvernement. Or, cette mesure paramétrique, qui vise à repousser l’âge de départ à la retraite en instaurant un malus pour ceux qui partiront à la retraite avant 64 ans et un bonus pour ceux qui partiront après, est très décriée, y compris par ceux qui soutiennent le passage à une retraite à points.

C’est le cas, en particulier, de l’inspirateur de la proposition de retraites à points durant la campagne d’Emmanuel Macron en 2017. Dans une tribune publiée le 12 décembre dans Le Monde, au lendemain du discours du Premier ministre détaillant la future réforme, l’économiste Antoine Bozio regrettait que les orientations choisies par le gouvernement aient été le résultat de considérations politiques et budgétaires et parlait de "formidable gâchis" à propos de la réforme : "L’âge pivot n’a pas été abandonné dans le nouveau système, il a été introduit dans le dispositif actuel. L’objectif est ainsi assumé de réduire la dépense de retraite. (…) Les craintes des opposants à la réforme sur la réduction des droits à la retraite sont donc validées."

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