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Derrière la polémique BlackRock, l’ombre de la retraite par capitalisation

L'entreprise américaine BlackRock est au centre d'une polémique en France concernant le développement des retraites par capitalisation.
L'entreprise américaine BlackRock est au centre d'une polémique en France concernant le développement des retraites par capitalisation. AFP (archives)

La Légion d’honneur attribuée mercredi au patron de la branche française de BlackRock a suscité beaucoup de commentaires et mis en lumière un point majeur, mais jusqu’ici peu évoqué, du projet de réforme des retraites : la montée en puissance d’un système complémentaire par capitalisation.

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La nouvelle de l’élévation au grade d’officier de la Légion d’honneur de Jean-François Cirelli, mercredi 1er janvier, n’a pas tardé à se répandre comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Pour les opposants à la réforme des retraites, il n’en fallait pas plus pour confirmer leurs craintes : récompenser cet ancien haut fonctionnaire, ex-patron de Gaz de France et d’Engie, aujourd’hui à la tête de la branche française de la société américaine de gestion d’actifs BlackRock, ne peut que témoigner, à leurs yeux, de la volonté du gouvernement de favoriser en France les produits de retraite par capitalisation.

Cette lecture de la présence de Jean-François Cirelli, ancien conseiller économique de Jacques Chirac (1995-2002) et ancien directeur adjoint du cabinet du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin (2002-2004), sur la liste des récipiendaires de la Légion d’honneur du début d’année 2020 a été faite par de nombreux responsables politiques opposés à la réforme des retraites, qui estiment que BlackRock, fonds d’investissements américain gérant près de 7 000 milliards de dollars d’actifs dans le monde, deviendra l’un des principaux bénéficiaires de la réforme des retraites grâce au développement de la retraite par capitalisation.

>> À lire : "Réforme des retraites : la stratégie d'Emmanuel Macron à coups de concessions"

D’où viennent ces suspicions ? D’abord d’un article du Canard enchaîné datant de l’automne 2017 qui a refait surface ces dernières semaines. Celui-ci détaillait comment l’Élysée avait accueilli une délégation de BlackRock avec les honneurs pour présenter "la vision de transformation [de la France] du président Macron".
 


Puis, début décembre, le quotidien L’Humanité a publié un document interne d'une quinzaine de pages attribué à BlackRock détaillant l'intérêt de développer l'épargne-retraite par capitalisation en France. Enfin, les extraits d’une interview de Jean-François Cirelli, sur la chaîne Franceinfo en date du 25 juin, confirmant cet intérêt ont fait le buzz chez les opposants à la réforme.
 



Or, un volet du projet de réforme des retraites qui doit être présenté en conseil des ministres le 22 janvier ouvre effectivement la porte à la capitalisation, en particulier pour les hauts revenus. Dans le système actuel, les salariés paient des cotisations sociales retraites obligatoires jusqu’à 27 000 euros bruts par mois, soit huit fois le plafond de la sécurité sociale. Au-dessus de ce montant, les salariés ne cotisent plus et les salaires ne sont pas pris en compte dans le calcul de la retraite.

>> À lire : "Vœux d'Emmanuel Macron : 'La réforme des retraites sera menée à son terme'"

La réforme envisagée par le gouvernement propose de réduire ce seuil à trois fois le plafond de la sécurité sociale, soit un salaire de 10 000 euros bruts par mois. Au-delà, les cotisations des salariés ne seront plus que de 2,8 %, mais n’ouvriront pas de droits supplémentaires.

"Un 'bon de sortie' du système collectif de sécurité sociale"

"En conséquence, il y a fort à parier que les entreprises proposeront à la place des solutions de remplacement, de type plan épargne retraite défiscalisé, à ces hauts cadres qui se soucient eux aussi de leur retraite", relève l’économiste Michael Zemmour, enseignant-chercheur à l’Université Paris 1, spécialiste de l’économie politique de l’État social, contacté par France 24. "Avec ce système, les cadres à très haut salaire obtiennent leur 'bon de sortie' du système collectif de sécurité sociale", a-t-il écrit le 3 décembre sur son blog.

>> À lire : "Les raisons de la mobilisation contre la réforme des retraites"

Ce changement majeur offre donc des perspectives nouvelles pour toutes les entreprises proposant des plans d’épargne retraite – jusqu’ici peu développés en France – ou celles qui en ont la gestion, comme BlackRock. Or, il se trouve que la loi Pacte votée au printemps dernier a simplifié la législation sur les retraites par capitalisation. Dans une note de BlackRock de juin 2019, révélée par Mediapart le 9 décembre, l’entreprise américaine se réjouit d’ailleurs des perspectives offertes par cette loi tout juste promulguée : "Elle permet à l'épargnant : de bénéficier d'un allègement fiscal pour les cotisations versées en réduisant sa base imposable sur le revenu, d’accéder à son capital avant la retraite dans certains cas prédéfinis […], de transférer son patrimoine à une entité plus concurrentielle sans frais de transfert après cinq ans."

L’ensemble des cotisations qui ne seront plus versées par les salariés gagnant entre 10 000 et 27 000 euros bruts par mois est estimé entre 4 milliards d’euros en 2025 et 5 milliards d’euros en 2040, soit 72 milliards sur quinze ans, par l’Agirc-Arrco, organisme qui gère la retraite complémentaire des salariés du privé. Une manne financière non négligeable, qui représente sans doute un peu plus qu’une "boîte de Smarties" pour BlackRock, comme a qualifié la secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Agnès Pannier-Runacher, le marché français de la retraite par capitalisation.
 



"Cette somme est également un manque à gagner pour le système général des retraites qui risque de poser un énorme problème de financement lors de la transition, souligne l’économiste Michael Zemmour. Durant cette période, il faudra payer les retraites élevées des anciens hauts cadres tout en se privant des cotisations sur les hauts salaires, ce qui créera un déséquilibre entre recettes et prestations dans le système."

Le gouvernement devra alors trouver une façon de résoudre cette équation. Comme une hausse des taux de cotisation est exclue par l’exécutif, les opposants à la réforme des retraites estiment que celui-ci n’aura pas d’autre choix que de diminuer les pensions. Cette future difficulté a notamment été relevée par le député Les Républicains Olivier Marleix, lors des questions au gouvernement du 10 décembre (voir vidéo ci-dessus), qui constatait qu’avec cette réforme, "les plus modestes paieront pour les plus riches".

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