Après la mort du général Soleimani, où, quand et comment peut frapper l'Iran ?

Une Irakienne tient une pancarte appelant à la vengeance contre les États-unis, le 4 janvier 2020 à Bagdad.
Une Irakienne tient une pancarte appelant à la vengeance contre les États-unis, le 4 janvier 2020 à Bagdad. Ahmad Al-Rubaye, AFP

La mobilisation de ses milices en Irak ou du Hezbollah au Liban, une cyberattaque ou des actions indirectes au Moyen-Orient… L'Iran ne manque pas d'options pour des représailles contre les États-Unis, après la mort du général Qassem Soleimani, tué par un drone américain.

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Où et quand ripostera l'Iran ? Après l'assassinat du général iranien Qassem Soleimani vendredi 3 janvier par un drone américain en Irak, la tension est à son comble au Moyen-Orient. La région s'attend à des représailles de la part de la République islamique contre les États-Unis.

"C’est une déclaration de guerre. La question n’est pas de savoir s’il y aura des représailles, mais quand", estime Ali Vaez, chargé du dossier iranien à l'International Crisis Group, interrogé par le Monde.

La vengeance se fera "au bon moment et au bon endroit", a d'ailleurs promis Téhéran. Les deux attaques du 4 janvier qui ont visé de manière quasi simultanée l'ultrasécurisée Zone verte de Bagdad et une base aérienne irakienne abritant des soldats américains au nord de la capitale pourraient donner un avant-goût de ce que prépare le régime iranien.

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Ce dernier est décidé à ne pas se laisser intimider par les menaces de Donald Trump, qui affirmait samedi soir avoir sélectionné 52 sites en Iran susceptibles d'être frappés "très rapidement et très durement". L'armée iranienne a dit douter que les États-Unis aient le "courage" d'exécuter ces menaces.

Nombre de ces options pourraient ne pas porter la signature directe de l'Iran. Et la réponse pourrait se faire dans la durée : l'Iran a dans le passé résisté à la "tentation de répondre de façon irréfléchie", prévient Suzanne Maloney, de la Brookings Institution : "Ne soyez pas surpris si cela prend du temps."

"Il y a un vaste spectre de réponses possibles qui n'impliquent pas toutes une action militaire ou violente", explique Heiko Wimmen, responsable de l'International Crisis Group pour la Syrie, le Liban et l'Irak.

L'embrasement de l'Irak

L'Irak devrait être au cœur des premières réponses de Téhéran, via ses milices, supplétifs et nombreux sympathisants politiques, comme l'ont prouvé les deux frappes contre des cibles américaines.

"L'Irak va devenir le premier champ de bataille désormais", estime Alex Vatanka, expert de l'Iran au Middle East Institute de Washington. La pression augmentera sur les quelque 5 000 militaires américains présents dans le pays.

À Bagdad, les commandants des factions pro-Iran ont déjà appelé leurs combattants à se "tenir prêts". Le leader chiite Moqtada Sadr a, de son côté, réactivé l'Armée du Mahdi, sa milice dissoute depuis une décennie après avoir harcelé l'occupant américain en Irak.

Des actions anti-américaines sont aussi possibles au Liban, éventuellement au Yémen, voire en Syrie, où l'Iran est actif via ses supplétifs, comme les houthis yéménites ou le Hezbollah libanais.

Le Hezbollah a promis "un juste châtiment" aux "assassins" tandis qu'au Yémen, les rebelles houthis ont appelé à des "représailles rapides".

Dimanche, le chef du mouvement chiite libanais Hezbollah, Hassan Nasrallah, a appelé dimanche l'Irak à se libérer de l'"occupation" américaine : "Notre demande, notre espoir, ce qu'on attend de nos frères au Parlement irakien, c'est (...) d'adopter une loi réclamant le départ des forces américaines d'Irak", a lancé le leader chiite lors d'une allocution télévisée.

Le détroit d'Ormuz et le pétrole

Situé entre l'Iran et le sultanat d'Oman, le détroit d'Ormuz, qui relie le golfe Persique au golfe d'Oman, constitue une région stratégique puisque un tiers du pétrole acheminé par voie maritime à l'échelle mondiale y transite. Il est également particulièrement vulnérable en raison de sa faible largeur, 50 kilomètres environ, et de sa profondeur, qui n'excède pas 60 mètres.

L'Iran a été accusé en 2019 de s'être attaqué à des pétroliers au large de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis et d'avoir saisi d'autres navires près du détroit. Il est soupçonné d'être à l'origine d'une spectaculaire attaque en septembre contre les installations pétrolières saoudiennes d'Abqaik et de Khurais.

"L'Iran a montré qu'il pouvait frapper des bâtiments, bloquer des bâtiments. Un blocus est-il envisageable ?", s'interroge Jean-Charles Brisard, le président du Centre d'analyse du terrorisme (CAT) à Paris.

Les pays occidentaux ont annoncé plusieurs opérations pour sécuriser le transport dans cette zone ultramilitarisée. La Royal Navy a ainsi fait savoir qu'elle allait escorter dans le détroit les navires commerciaux battant pavillon britannique. Fait inédit depuis la Seconde Guerre mondiale, avant même l'escalade des tensions, le Japon avait annoncé le déploiement de navires pour sécuriser le détroit.

Les marchés se préparent déjà à une escalade dans la région. Les cours du pétrole ont bondi par crainte de perturbations voire d'un blocage de pétroliers.

Israël, future cible ?

"Israël est aussi une cible", dit Matt Levitt, du Washington Institute, car Israël est vu comme une extension des États-Unis. Le Hezbollah pourrait tirer des roquettes depuis le Liban, ou tenter des enlèvements.

La tension était déjà forte entre Israéliens et Iraniens sur les théâtres libanais et syrien, rappelle Naysan Rafati, de l'International Crisis Group. Selon lui, le pire serait un "scénario à la 1914", avec une conflagration régionale emportant Israël et l'ensemble des alliés de Washington et de Téhéran dans la région.

De son côté, Israël se prépare au pire scénario. Selon les médias locaux, l’armée israélienne tient prêts ses systèmes de défense aérienne et terrestre, anticipant d’éventuelles représailles de la part des alliés de l’Iran : le Hezbollah au Liban, ou encore le Hamas et le Jihad islamique dans la bande de Gaza. L’État hébreu a également relevé le niveau d’alerte sécuritaire dans ses ambassades à l’étranger.

Le ministre israélien de la Défense, Naftali Bennett, a convoqué le 3 janvier les hauts responsables de l’armée pour une "évaluation de la situation" au quartier général de l’armée à Tel Aviv.

L'option de la cyberattaque

Les experts considèrent l'Iran comme un acteur majeur sur la scène cyber mondiale. "Les Iraniens ont constitué une 'Iranian cyber army', un groupe qui a prêté allégeance au guide suprême tout en n'étant pas une structure officielle", explique à l'AFP Loïc Guézo, secrétaire général du Clusif, groupement de professionnels français spécialiste de la sécurité et de l'information.

"Leurs moyens d'action sont plutôt sur des infrastructures de type industriel, c'est là qu'ils font assez peur : des barrages aux États-Unis, une intrusion dans des systèmes de production d'énergie américains, etc."

Les Iraniens sont ainsi soupçonnés d'avoir pénétré en 2013 le système informatique d'un petit barrage près de New York, le Bowman Avenue Dam.

Ils pourraient déjà être passés à l'action. Un groupe se présentant comme des hackers iraniens a piraté le 4 janvier le site Internet d'une agence fédérale américaine peu connue, le Programme fédéral des bibliothèques de dépôt.

La page d'accueil du site a été remplacée par une page avec la mention "Hackers iraniens !", sur laquelle étaient visibles des photos du guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, et du drapeau national.

"Le martyre a été la récompense (de Soleimani) pour des années d'efforts implacables", disait la légende d'un dessin montrant le président américain Donald Trump frappé par un poing venant d'Iran, entouré de missiles en vol.

"Ceci n'est qu'une petite partie de la cybercapacité de l'Iran !", menaçait une autre légende, écrite en blanc sur fond noir.

Œil pour œil : un responsable américain visé ?

"Si vous êtes un haut responsable américain aujourd'hui, il faut vous préparer au pire", prévient Naysan Rafati, de l'International Crisis Group.

Dans le passé, les Iraniens ont été accusés d'avoir fomenté des attentats contre des ambassades voire des responsables américains, par exemple en Azerbaïdjan en 2012.

Une attaque sur le sol américain semble moins probable, estime Naysan Rafati, car les moyens iraniens sont concentrés dans sa région d'influence. Cependant, la Force al-Qods, le bras armé des Gardiens de la révolution à l'étranger que dirigeait Soleimani, a été accusée d'être derrière un projet d'attentat contre l'ambassadeur saoudien dans un restaurant de Washington, en 2011.

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Ce procédé "est moins certain", pour Michel Duclos, ancien ambassadeur de France à Damas, en Syrie. "Les Iraniens ont compris que ça serait suivi de ripostes d'un niveau encore plus élevé par les Américains."

Une annonce sur le nucléaire

C'est de là que tout est parti. Depuis mai, Téhéran a commis une série d'entorses à l'accord de 2015 visant à garantir la nature pacifique de son programme nucléaire, en riposte au retrait des États-Unis du texte en 2018 et au rétablissement de sanctions américaines.

La prochaine étape de ce processus de désengagement est attendue lundi, avec la possible annonce par Téhéran de la réactivation d'installations interdites ou le franchissement de nouveaux seuils d'enrichissement d'uranium.

Pas de revanche ?

Et si, finalement, Téhéran n'avait pas les moyens de riposter ? En effet, le régime iranien, déjà en grande difficulté sur plan intérieur, n'a aucune chance de gagner une guerre face aux États-Unis. "Ce n'est pas un régime suicidaire", insiste Alex Vatanka. "Vous devez partir en guerre en fonction de vos moyens (...). Je ne les vois pas avoir les yeux plus gros que le ventre."

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