En 2020, l'Amérique latine plus polarisée que jamais

Des partisans de Nicolas Maduro dans les rues de Caracas (Venezuela), le 16 mars 2019.
Des partisans de Nicolas Maduro dans les rues de Caracas (Venezuela), le 16 mars 2019. Ronaldo Schemidt, AFP

Au Chili, en Colombie et en Équateur, l’année 2019 a été marquée par une crise sociale sans précédent. En Bolivie, la chute d’Evo Morales a mis un terme à un long cycle politique. En Argentine et au Brésil, affrontements politiques et espoirs d’une reprise économique sont dans toutes les têtes. Entre mouvements sociaux et gouvernements conservateurs, 2020 s’annonce éminemment conflictuelle en Amérique latine.

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Fin 2019, les fantômes du passé semblaient hanter l’Amérique latine. La police tirant sur la foule à Santiago du Chili, un ex-capitaine insultant et menaçant quotidiennement (à coup de tweets) les défenseurs de l’environnement ou des minorités à Brasilia, sans oublier un président lâché par l’armée (et par les siens) en Bolivie, prenant le chemin de l’exil. L’année 2020 sur le continent latino-américain s’annonce mouvementée et, déjà, quelques grands rendez-vous s’annoncent.

En Bolivie, de nouvelles élections sans Evo Morales

Les sépultures des 10 paysans cultivateurs de coca, supporters d'Évo Morales, tués par les forces de l'ordre à Sacaba, près de Cochabamba, lors de la crise post électorale qui a fait craindre une guerre civile en Bolivie
Les sépultures des 10 paysans cultivateurs de coca, supporters d'Évo Morales, tués par les forces de l'ordre à Sacaba, près de Cochabamba, lors de la crise post électorale qui a fait craindre une guerre civile en Bolivie REUTERS - Danilo Balderrama

L'élection présidentielle d’octobre 2019 s'est traduite par une sortie par la petite porte de l’Histoire d’Evo Morales, au pouvoir depuis 2006. Malgré un bilan économique plutôt flatteur, sa volonté de s’accrocher coûte que coûte à son fauteuil présidentiel s’est heurté au mécontentement de plusieurs secteurs de la société bolivienne.

Les soupçons de fraude électorale pesant sur le scrutin ont fini par agglutiner une opposition hétéroclite jusqu’à ce que l’armée assène le coup de grâce à Evo Morales en lui "suggérant" de démissionner le 10 novembre 2019.

Marginalisés et exclus du pouvoir pendant plus d’une décennie, les milieux d’affaires de la riche province de Santa Cruz ont alors saisi l’opportunité de prendre leur revanche sur Evo Morales. Emmenés par Fernando Camacho, ils sont parvenus à imposer un gouvernement intérimaire ultraconservateur qui se revendique de la Bible et demande l’extradition de l’ex-président, qu’ils accusent de "terrorisme" et considèrent comme un narcotrafiquant.

Evo Morales, désormais réfugié à Buenos Aires en Argentine, s’est transformé en directeur de campagne de son parti, le MAS, dans la perspective de la nouvelle élection présidentielle qui se tiendra le 3 mai 2020.

Celle-ci devrait mettre aux prises les partisans du premier président indigène du pays, les ultraconservateurs catholiques du gouvernement provisoire ainsi que d’autres forces politiques, dont un pasteur évangélique d’origine sud-coréenne qui a fait une percée électorale spectaculaire en octobre.

Au Chili, une nouvelle Constitution pour éteindre la colère de la rue

Première manifestation de l'année à Santiago du Chili, dispersée par les canons à eau de la police anti-émeute
Première manifestation de l'année à Santiago du Chili, dispersée par les canons à eau de la police anti-émeute AFP - CLAUDIO REYES

Depuis octobre, le Chili est en ébullition. Dans le pays le plus prospère du continent, des centaines de milliers de manifestants sont descendus dans la rue pour contester un ordre économique et social ultralibéral hérité de la dictature du général Pinochet.

Fin décembre, le bilan de ces manifestations était sans précédent depuis le retour à la démocratie : 22 morts, 200 éborgnés, l’armée appelée en renfort pour maintenir l’ordre, des accusations d’actes de torture et de violences sexuelles commis par des policiers et des militaires – poussant l'ONU à envoyer une mission d'enquête au Chili.

Mis en cause par les manifestants, le président conservateur Sebastian Piñera a refusé catégoriquement de démissionner. L’homme le plus riche du pays a cependant condamné les violences perpétrées par les forces de l'ordre et validé la tenue d’un référendum pour réviser la Constitution.

La consultation comportera deux questions : l'une sur l'élaboration d'une nouvelle Constitution, l'autre sur le mode de désignation et la composition d'une éventuelle Assemblée constituante. Le texte actuel est un héritage de la dictature militaire (amendé en 2005), que la droite chilienne refusait jusqu’à présent de remettre en cause. Le référendum se tiendra le 26 avril 2020.

En Argentine, éviter la faillite et dépénaliser l’avortement

Une avenue de Buenos Aires, la capitale argentine, lors d'une coupure générale d'électricité en juin 2019
Une avenue de Buenos Aires, la capitale argentine, lors d'une coupure générale d'électricité en juin 2019 AFP - NOTICIAS ARGENTINAS / Juan VARGAS

Intronisé le 10 décembre 2019, le nouveau président argentin, le péroniste Alberto Fernandez, a été élu avec une confortable majorité pour faire sortir son pays de la pire crise économique depuis sa banqueroute de 2001.

Son prédécesseur, le libéral Mauricio Macri, qui s’était fixé pour mission de faire revenir son pays dans le circuit de l’économie mondiale, lègue à ce professeur de droit un pays en ruine. La dette publique atteint 93 % du PIB (contre 52,6 % en 2015) et, comme 20 ans auparavant, les Argentins suivent avec angoisse les discussions avec le FMI, qui a conditionné un prêt de 50 milliards de dollars à une sévère cure d'austérité.

L’histoire semble bégayer tant le pays se rapproche dangereusement d’un nouveau défaut de paiement. L'Argentine "a la volonté de payer" sa dette extérieure, mais n'a pas "les moyens de le faire", affirmait Alberto Fernandez dans son discours d'investiture. Douze jours plus tard, il se résout à déclarer le pays en "défaut de paiement virtuel" alors que 40 % des Argentins vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Pour relancer le pays, le nouveau président compte sur son jeune ministre des Finances, Martin Guzman, âgé de 37 ans. Cet ancien collaborateur du Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz propose un moratoire de deux ans sur le paiement des intérêts de la dette et un rééchelonnement du remboursement du capital. Alberto Fernández espère ainsi renouer avec la croissance avant de rembourser la dette contractée auprès du FMI.

L’autre dossier sur lequel le président argentin est très attendu n’est autre que la dépénalisation de l’avortement, projet de loi approuvé par la Chambre basse mais repoussé par le Sénat en 2018. Les débats avaient alors profondément divisé le pays entre, d'un côté, les catholiques, et de l'autre le mouvement féministe qui, avec ses foulards verts, avait créé une mobilisation spéctaculaire des progressistes de tous bords.

Bolsonaro versus Lula, les héros d’un Brésil plus que jamais fracturé

A Sao Paulo, la capitale économique du Brésil, des manifestants dénoncent  la libération de l'ex-Président Lula da Silva le 9 novembre 2019.
A Sao Paulo, la capitale économique du Brésil, des manifestants dénoncent la libération de l'ex-Président Lula da Silva le 9 novembre 2019. AFP - ARI FERREIRA

Le 8 novembre 2019, Lula sortait de la prison où il était incarcéré depuis avril 2018, tel un boxeur prêt à remonter sur le ring. Depuis, l’ex-président de 74 ans enchaîne les bains de foule, tweete ses séances de remise en forme et accorde des interviews. "J’ai l’expérience d’un homme de 70 ans, la santé d’un homme de 30 ans, et le désir de mes 20 ans", répète-t-il.

La preuve, il va bientôt se remarier et espère, avec ses avocats, faire annuler les condamnations judiciaires qui, pour l’instant, l’empêchent de se représenter à une élection.

Mais de l’autre côté du ring, le champion de la droite brésilienne musclée ne s’en laisse pas compter. Après un an à la présidence du Brésil, Jair Bolsonaro poursuit ses outrances et ses insultes, tweet après tweet, sachant pertinemment qu’un tiers de l’opinion publique lui est acquise, prête à le suivre, quoi qu’il arrive.

La polarisation est à son comble alors que se profilent les municipales d’octobre 2020, premier rendez-vous électoral depuis la large victoire du président brésilien en 2018.

Même local, ce scrutin permettra d’estimer le rapport de force entre une droite radicale galvanisée par Bolsonaro et une gauche rassemblée autour de Lula qui refuse pour le moment toute autocritique de ses 14 années au pouvoir.

Citant des spécialistes en marketing électoral, le quotidien espagnol El Pais (dans sa version brésilienne) affirme que ce scrutin sera le révélateur de la capacité de Jair Bolsonaro à faire élire des candidats autres que ses fils. Et qu’au-delà de la personnalité charismatique de Lula, la gauche brésilienne devra tenir un discours sur la corruption et l’insécurité pour faire revenir à elle les électeurs qui l’ont désertée.

De son côté, le correspondant du journal Le Monde estime que "si le retour de cette formidable bête politique qu’est Lula représente à coup sûr une aubaine à court terme pour une gauche affaiblie et divisée, il pourrait par la suite devenir un problème, voire un danger. À empêcher toute introspection, à centraliser tous les débats autour de sa personne, le chef charismatique de l’opposition pourrait entraver la reconstruction de son camp, empêcher l’émergence de nouveaux leaders et renforcer un peu plus la polarisation extrême du pays."

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