Mort du général Soleimani : l’embarras de la diplomatie française

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et son homologue iranien, Mohammad Javad Zarif, le 5 mars 2018 à Téhéran.
Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et son homologue iranien, Mohammad Javad Zarif, le 5 mars 2018 à Téhéran. Atta Kenare, AFP
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La France a été placée devant le fait accompli après l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani sur ordre du président américain Donald Trump, le 3 janvier. La logique de confrontation plombe tous les efforts de la diplomatie française, qui se posait en médiatrice entre Washington et Téhéran dans le but de sauver l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien.

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"Il est temps d'arrêter cette spirale infernale." Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a estimé, lundi 6 janvier, qu’il y avait "encore de la place pour la diplomatie", alors que la tension va crescendo entre les États-Unis et l’Iran après la mort du général iranien Qassem Soleimani, tué le 3 janvier par une frappe de drone américain en Irak.

Depuis vendredi, à l’instar du Royaume-Uni et de l’Allemagne, la France, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, lance des appels au calme afin d’éviter "une escalade dangereuse des tensions", alors que "les risques de guerre sont au rendez-vous".

Toutefois, le président Emmanuel Macron et Jean-Yves Le Drian se sont gardés de critiquer la décision de Donald Trump, qui a ordonné la frappe contre le commandant en chef de la Force Al-Qods et principal artisan de la montée en puissance de l'influence de l'Iran au Moyen-Orient.

L’embarras de la France était cependant perceptible dans un communiqué du Quai d’Orsay, tout juste après l’annonce de la mort de Qassem Soleimani. Paris exprimait dans un premier temps sa préoccupation "à l’égard de la montée des tensions ces derniers mois au Moyen-Orient" et appelait à éviter une "aggravation supplémentaire".

Quand Washington tance ses alliés européens

Le secrétaire d’État Mike Pompeo a d’ailleurs révélé, le 4 janvier, que ses premières discussions avec ses partenaires européens n'ont pas été aussi bonnes qu’avec les alliés des États-Unis dans la région. "Franchement, les Européens n'ont pas été aussi utiles que j'aurais espéré qu'ils le soient, avait-il déclaré sur l’antenne de Fox News. Les Britanniques, les Français, les Allemands, tous doivent comprendre que ce que nous avons fait, ce que les Américains ont fait, a permis également de sauver des vies en Europe."

La veille, le chef de la diplomatie américaine, invité sur CNN, avait tancé les propos de la secrétaire d'État française aux Affaires européennes, Amélie de Montchalin. Cette dernière avait déclaré au micro de RTL que l'on se réveillait "dans un monde plus dangereux" après la mort de Qassem Soleimani, en raison des risques d'"escalade militaire" au Moyen-Orient. "Les Français ont simplement tort sur ce point", a répliqué Mike Pompeo. Et de corriger : "Le monde est beaucoup plus sûr aujourd'hui."

L’allié américain, qui a justifié l'assassinat de Soleimani en assurant que le stratège militaire préparait des attaques "imminentes" contre diplomates et militaires américains, attend un soutien total de ses partenaires. Et il l’a fait savoir alors que, du côté de Téhéran, le guide suprême iranien, Ali Khamenei, et le président Hassan Rohani ont publiquement appelé à venger celui qui était considéré comme le numéro deux de la République islamique.

Le message semble avoir été reçu. Dans un communiqué de l’Élysée, publié le 5 janvier, Emmanuel Macron a assuré le président américain Donald Trump de "son entière solidarité avec les alliés" et rappelé "la détermination de la France à travailler aux côtés de ses partenaires régionaux et internationaux à l'apaisement des tensions".

Le président français a aussi "exprimé sa préoccupation concernant les activités déstabilisatrices de la Force al-Qods sous l'autorité du général Qassem Soleimani" et "rappelé la nécessité que l'Iran y mette maintenant un terme".

Un rôle de médiateur plus que compromis

Pourtant, la frappe qui a éliminé le général iranien, inscrite dans la logique de confrontation du président américain, coule presque définitivement les efforts français de médiation entre Washington et Téhéran. "C'était proche du résultat (...). Cette possibilité-là est toujours sur la table", a toutefois assuré lundi Jean-Yves Le Drian.

Dans le prolongement de la visite surprise à Biarritz du ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, organisée par le président français en marge du sommet du G7 de Biarritz en août, Paris s’efforçait de tenter de sauver l’accord sur le nucléaire iranien de 2015. Un texte menacé depuis que les États-Unis s'en sont retirés unilatéralement en mai 2018, réimposant des sanctions financières contre la République islamique. Une mission de plus en plus compliquée alors que l'Iran a annoncé dimanche ce qu'il a présenté comme la "cinquième et dernière phase" de son plan de réduction de ses engagements en matière nucléaire, affirmant qu'il ne se sentait désormais plus tenu par aucune limite "sur le nombre de ses centrifugeuses".

À quelques semaines des élections législatives iraniennes de février, l’assassinat de Soleimani ne peut que conforter le camp des ultraconservateurs, opposé à toute négociation avec les Occidentaux, et pousser le pouvoir iranien dans ses retranchements sur la question nucléaire. Une mauvaise nouvelle pour la France, qui mise tous ses pions sur le camp modéré incarné par le président Hassan Rohani, de plus en plus affaibli sur la scène politique intérieure.

Emmanuel Macron s'entretiendra dans les prochains jours avec son homologue iranien, dit-on du côté de l'Élysée, tandis que les ministres des Affaires étrangères de la France, de l'Allemagne, de l'Italie et du Royaume-Uni doivent se réunir ce mardi à Bruxelles pour notamment évoquer le dossier iranien, a appris l'AFP de sources européennes. De son côté, le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, a été invité à Bruxelles par son homologue européen, Josep Borrell.

L’Allemagne critique et prend des précautions

Outre la priorité française de "préserver l'accord de Vienne" de 2015, l’aggravation des tensions, alimentée par les menaces répétées de Donald Trump et l’attente de la "dure vengeance" iranienne qui frappera "au bon endroit et au bon moment", fait peser des risques sécuritaires pris très au sérieux par la France.

Le gouvernement a invité les ressortissants français à différer leurs projets de déplacement d’ordre professionnel ou personnel en Iran, tandis que l’inquiétude prévaut également pour les militaires déployés dans la région, ceux-ci risquant de devenir une cible en cas de confrontation directe entre l’allié américain et les Iraniens. L’armée française est très présente dans la région, où des soldats sont notamment présents en Irak et dans le nord de la Syrie, ainsi qu'au Liban, au sein du contingent de la Finul, dans le sud du pays, à portée du Hezbollah pro-iranien.

Mise devant le fait accompli par l’imprévisible administration américaine, la France s’est tournée vers ses partenaires européens. C’est dans ce sens qu’Emmanuel Macron, la chancelière allemande Angela Merkel et le Premier ministre britannique Boris Johnson ont convenu de "travailler ensemble pour réduire les tensions dans la région".

Cependant, plus critique que la France et le Royaume-Uni – qui, par la voix du Premier ministre britannique, a indiqué ne pas regretter la mort de Qassem Soleimani –, l’Allemagne a expliqué, par la voix de son chef de la diplomatie Heiko Maas, "ne pas être d'accord à 100 % avec l'approche des États-Unis".

Autre signe de l’inconfort de Berlin, l'armée allemande a annoncé, mardi, le retrait "provisoire" d'une partie de ses quelque 120 soldats actuellement stationnés en Irak pour des missions de formation et leur transfert en Jordanie et au Koweït en raison des tensions dans la région.


 

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